Après la victoire des talibans en Afghanistan, la peur du vide pour les femmes

·6 min de lecture
Des femmes, qui ont perdu leur époux ou des proches dans la guerre avec les talibans, cousent des uniformes militaires dans une usine de Kaboul, le 8 février 2021 en Afghanistan - WAKIL KOHSAR © 2019 AFP
Des femmes, qui ont perdu leur époux ou des proches dans la guerre avec les talibans, cousent des uniformes militaires dans une usine de Kaboul, le 8 février 2021 en Afghanistan - WAKIL KOHSAR © 2019 AFP

La photo a été prise à Kaboul et publiée dimanche par Lotfullah Najafizada, journaliste d'une chaîne d'information en continu afghane, tandis que les talibans prenaient possession de la ville. On y voit un homme recouvrir d'une peinture blanche les publicités montrant une femme en robe de mariée. Une pudibonderie très zélée qui rappellent de vieux et mauvais souvenirs, confirme les craintes autour de la question des femmes dans l'Afghanistan reconquis par les talibans, et vient contredire le discours conciliant tenu par ces derniers devant les médias ces derniers jours.

À Kaboul, comme à Kandahar, et dans l'ensemble du pays, le sort des femmes afghanes n'a en effet jamais paru aussi précaire avec la restauration du pouvoir des islamistes.

Pour afficher ce contenu, vous devez mettre à jour vos paramètres de confidentialité.
Cliquez ici pour le faire.

Des promesses contre des souvenirs

Entre 1996 et 2001, lors de leur précédent passage à la tête de l'Etat, les Afghans étaient allés bien plus loin que la simple censure publicitaire. L'exécution de femmes sur la place publiques - parfois dans les stades - était monnaie courante, les flagellations pleuvaient sur les contrevenantes à la Charia, et les pierres de la lapidation sur l'épouse adultère. Les contacts des femmes avec l'extérieur étaient d'ailleurs très filtrés: un "mahram", un chaperon masculin de leur famille, les accompagnait dans la rue. Quant à sortir sans burqa, il ne fallait pas y penser.

"Il existe différents types de voiles". Pour Zabihullah Mujahid, porte-parole des talibans qui a tenu une conférence de presse largement médiatisée mardi, il était urgent de rassurer sur ce point, comme le montre sa déclaration sur la variété des textiles pour couvrir les cheveux et le corps des femmes. Le dignitaire a en tout cas promis que la burqa ne retrouverait pas son caractère obligatoire. "Nous nous engageons à laisser les femmes travailler dans le respect des principes de l'islam", s'est-il encore engagé.

Suhail Shaheen, un autre porte-parole du groupe, avait au préalable tenté de désamorcer les inquiétudes montant autour de la scolarité féminine, tweetant: "Le droit à l'éducation des filles sera protégé". Il faut dire que sous le premier régime taliban, tandis que leurs mères subissaient, cloîtraient chez elles une forme de bannissement intérieur, les jeunes filles ne pouvaient se rendre à l'école, les établissements pour filles étant tout bonnement fermés.

Mauvais signes autour des écoles

La mise en place d'un nouvel État sous la férule américaine, à partir de 2001, leur en a rouvert les portes et a largement amélioré cette situation. Qui n'a toutefois rien de mirifique. Ainsi, comme le montrent ces données mises en avant par un rapport de l'ONG Human Rights Watch, l'éducation des femmes a semblé plafonner au cours des deux dernières décennies.

"Même d'après les statistiques les plus optimistes, la proportion des Afghanes scolarisées n'a jamais dépassé de beaucoup 50%", peut-on lire dans ce texte qui remarque d'ailleurs que le problème est plus large encore: "En janvier 2016, l'UNICEF estimait à 40% le taux des enfants en âge d'aller à l'école et qui n'y allaient pas".

En creux cependant, on s'aperçoit donc que, qu'elle soit de 50%, ou même inférieure, la hausse de la scolarisation des filles et le rallongement des études poursuivies par les jeunes femmes est une réalité palpable en Afghanistan depuis vingt ans. Or, les talibans ont beau dire, les premiers signaux concrets qu'ils ont envoyés va bien dans le sens d'un rétrécissement de l'accès aux femmes à l'instruction, voire dans celui d'une exclusion.

Yalda Hakim, correspondante de la BBC, a ainsi chroniqué sur Twitter l'occupation de Herat, grande ville de l'ouest de l'Afghanistan prise trois jours avant Kaboul: "Des femmes à Herat m'ont raconté qu'aujourd'hui, sous le contrôle des talibans, on leur dit de rentrer chez elles quand elles arrivent à l'Université. Les femmes employées de bureau sont aussi renvoyées chez elles. Les écoles ont été fermées. 60% des étudiants à Herat sont des femmes".

Pour afficher ce contenu, vous devez mettre à jour vos paramètres de confidentialité.
Cliquez ici pour le faire.

Le plaidoyer de Malala Yousafzai

Malala Yousafzai avait 15 ans quand un taliban lui a tiré une balle dans la tête parce qu'elle militait pour l'éducation des filles dans son Pakistan natal. Transportée au Royaume-Uni où elle vit toujours, et miraculée, la jeune fille - auquel son combat a valu le Prix Nobel de la paix en 2014 - a signé mardi une tribune dans le New York Times où elle prolonge ce questionnement. Qu'en serait-il d'une promesse des talibans qui se traduirait par de simples cours d'éducation religieuse? Une perspective qui "les laisserait sans les compétences nécessaires pour réaliser leurs rêves", et les empêcherait de devenir "scientifiques, médecins ou ingénieurs".

"Les petites et jeunes filles afghanes se retrouvent une fois de plus au même point que celui qui fut le mien - dans le désespoir à l'idée de ne plus jamais être autorisées à revoir une salle de classe ou à avoir un livre sur soi", lance-t-elle encore, proclamant plus tard: "Dans ce moment crucial, nous devons écouter les voix des Afghanes. Elles nous demandent de protéger leur éducation, leur liberté et l'avenir qu'on leur avait promis. On ne peut pas continuer à échouer devant elles. Il n'y a pas de temps à perdre".

La réminiscence d'un événement, vieux d'à peine quelques mois, a de quoi nous faire toucher cette urgence. En mai dernier, les insurgés, qui n'étaient pas encore redevenus les seigneurs de Kaboul, y avaient fait exploser une voiture piégée et deux bombes devant une école pour filles: 85 morts, de jeunes élèves pour la plupart.

La donne a changé

Au-delà de ces drames, les femmes afghanes savent d'expérience à quoi s'en tenir. La mobilisation de quelques-unes d'entre elles mardi le prouve. Ainsi, certaines - des cuisinières, des femmes de ménage - ont manifesté aux abords de la zone verte, quartier international et sécurisé où elles travaillent habituellement, pour défendre leur droit à s'y rendre.

Un rassemblement qui atteste au moins que les temps ont changé et que l'Afghanistan a fait du chemin depuis 2001. Dans l'intervalle, les femmes ont même imposé leur présence - encore réduite - à la classe politique. Au sein de la Chambre du Peuple, 27% des députés sont même des députées, soit 69 sièges sur 249 selon ce calcul du site L'Orient-Le Jour.

Et les talibans, soucieux de démontrer que ce changement de donne ne leur a pas échappé, mènent encore d'autres initiatives, à l'instar d'un de leurs cadres, Abdulaq Hemad, qui s'est récemment déplacé sur le plateau télé de la présentatrice Beheshta Arghand pour y parler perquisitions et gestion de la capitale.

Pour afficher ce contenu, vous devez mettre à jour vos paramètres de confidentialité.
Cliquez ici pour le faire.

Un rire qui ne cadre pas

Une attitude très sérieuse qu'on chercherait en vain dans un reportage paru en juin sur Vice.com.

Pour afficher ce contenu, vous devez mettre à jour vos paramètres de confidentialité.
Cliquez ici pour le faire.

Dans un extrait de celui-ci, la journaliste Hind Hassan s'adresse à des combattants talibans: "Vous croyez au vote démocratique? Les gens auraient-ils le droit de voter, par exemple, pour des femmes?" Ses interlocuteurs se couvrent aussitôt les yeux, s'esclaffent. "Arrête de filmer!" rit l'un d'eux, hilare, et ajoute: "Ça m'a fait rire". La caméra s'est alors effectivement détournée du groupe, et sa justification tombe hors-champ. Il faut dire que le fou rire ne cadrait pas avec le plan com'.

Article original publié sur BFMTV.com

Notre objectif est de créer un endroit sûr et engageant pour que les utilisateurs communiquent entre eux en fonction de leurs centres d’intérêt et de leurs passions. Afin d'améliorer l’expérience dans notre communauté, nous suspendons temporairement les commentaires d'articles