Après la mort d’Elizabeth II, le Commonwealth peut-il survivre ?

This picture taken on September 9, 2022 shows an image of Britain's Queen Elizabeth II displayed on the Opera House in Sydney. - Queen Elizabeth II, the longest-serving monarch in British history and an icon instantly recognisable to billions of people around the world, died at her Scottish Highland retreat on September 8 at the age of 96. (Photo by Robert WALLACE / AFP)
ROBERT WALLACE / AFP This picture taken on September 9, 2022 shows an image of Britain's Queen Elizabeth II displayed on the Opera House in Sydney. - Queen Elizabeth II, the longest-serving monarch in British history and an icon instantly recognisable to billions of people around the world, died at her Scottish Highland retreat on September 8 at the age of 96. (Photo by Robert WALLACE / AFP)

ROBERT WALLACE / AFP

Le portrait de la reine Elizabeth projeté sur l’opéra de Sydney, en Australie, le jour de ses funérailles, le 19 septembre 2022.

INTERNATIONAL - Une grande « famille des nations » sur le point de se déliter ? Lors des funérailles de la reine Elizabeth II à l’abbaye de Westminster lundi 19 septembre, les représentants des États membres du Commonwealth étaient placés juste derrière la famille royale. La secrétaire générale de l’organisation a même pris la parole lors de la cérémonie à Westminster. Une manière de souligner l’appartenance à la Couronne des membres de cette organisation héritière de l’empire britannique. Pourtant, cette cohésion pourrait n’être plus qu’une façade.

Le Commonwealth est composé de 56 pays, dont la plupart sont d’anciennes colonies devenues des républiques. Le roi Charles III règne encore sur 15 d’entre eux (en comptant le Royaume-Uni) qui ont choisi de garder le souverain britannique comme chef de l’État au moment de leur indépendance. Ce « royaume du Commonwealth » est composé des anciennes colonies dites de peuplement (Canada, Australie, Nouvelle-Zélande), ainsi que d’États insulaires des Caraïbes et du Pacifique.

Les 56 pays membres du Commonwealth
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Pour comprendre cet anachronisme, il faut revenir aux histoires des ex-colonies britanniques et de la décolonisation. « En Inde et en Afrique, les mouvements anticoloniaux étaient très soutenus par les populations qui voulaient un chef de l’État issu de leur peuple. À l’inverse, au Canada ou en Australie, les liens affectifs avec le Royaume-Uni étaient très forts. Sans oublier que ces pays étaient très dépendants pour le commerce ou pour leur politique de défense », explique Adrien Rodd, maître de conférences en civilisation britannique à l’Université de Versailles. « Quant aux États insulaires, ajoute-t-il, la décision de conserver la Couronne était davantage une solution de facilité : il n’y avait pas de grande affection pour la reine mais pas de mouvement nationaliste ou indépendantiste fort. »

La mort d’Elizabeth II, un espoir pour les républicains

Toutefois, l’annonce de la mort de la reine Elizabeth qui a incarné l’unité du royaume pendant 70 ans a réveillé les volontés de changement. La Première ministre néo-zélandaise Jacinda Ardern a estimé que son pays allait devenir une République « de (s)on vivant », et son homologue de l’île d’Antigua-et-Barbuda Gaston Browne a déjà annoncé son intention d’organiser un référendum pour se détacher de la couronne britannique d’ici trois ans. Aux Bahamas aussi, la question a été mise dans le débat public par le chef du gouvernement local.

« La mort de la reine constitue un espoir pour les républicains qui n’ont jusque-là jamais vraiment réussi à s’imposer », assure Adrien Rodd. En effet, raconte le spécialiste du Commonwealth, un référendum pour changer la Constitution a déjà été organisé et rejeté à Saint-Vincent-et-les-Grenadines en 2009. En Jamaïque, les Premiers ministres successifs se sont aussi heurtés à l’opposition de l’opinion publique pendant des années. « La population était probablement très attachée à la reine et avait une affection personnelle pour elle dont Charles III n’héritera pas forcément », analyse-t-il.

La Barbade a, elle, décidé de se séparer de la reine en novembre 2021. Charles III (alors toujours prince de Galles) s’était d’ailleurs rendu sur l’île pour assister au retrait du drapeau britannique. « Il a participé parce que c’était son devoir, il a eu un discours d’apaisement, il a aussi reconnu les atrocités de l’esclavage. À titre personnel, la famille royale déplorait certainement la situation mais ce n’était pas la première fois que cela arrivait », pointe Virginie Roiron, maîtresse de conférences en civilisation britannique à Sciences po Strasbourg.

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La transition s’est donc déroulée en douceur et a inspiré les îles de la région ou le Belize, petit pays d’Amérique centrale. À cela s’ajoutent les mentalités en pleine mutation. « Chez les jeunes, les étudiants, il commence à y avoir un regard plus critique sur les conséquences de la colonisation et de l’esclavage », souligne Adrien Rodd, tandis que Virginie Roiron insiste sur les conséquences du mouvement « Black lives matter » pour expliquer la volonté de ces populations à s’émanciper de la Couronne.

Surmonter des obstacles législatifs et populaires

Cette triple dynamique donne de l’espoir aux partisans d’un changement de constitution. Mais en réalité, d’autres obstacles pourraient compliquer le chemin vers la république. D’abord, « les réformes passent forcément par un référendum, qui est un exercice périlleux pour les dirigeants : le scrutin est souvent transformé en vote d’adhésion ou de rejet de la politique gouvernementale », rappelle Adrien Rodd. La Barbade a d’ailleurs finalement choisi la voie parlementaire qui nécessite d’obtenir une très large majorité en faveur du changement, plutôt que de risquer un référendum.

Au Canada, où les velléités républicaines s’élèvent dans certains groupes de population mais assez peu au niveau politique, quitter le royaume serait encore plus difficile. « La Constitution exige l’accord des dix provinces qui doivent voter au niveau local », explique Moya Jones, professeure émérite d’études britanniques à l’université Bordeaux Montaigne. Un objectif impossible à atteindre, en tout cas pour le moment.

Seconde difficulté mise en avant par Adrien Rodd : la diffculté pour chacun de s’accorder sur un projet républicain. « Cela peut créer des controverses, des complications parfois jugées inutiles. Il n’y a pas d’affection très forte pour le souverain, mais si on ne met pas de roi, que met-on à la place ? », souligne-t-il, citant l’exemple de l’Australie. Lors du référendum de 1999, certains partisans du « non » au passage à la République critiquaient le plan proposé qui prévoyait une nomination indirecte du chef de l’État par le Parlement au lieu d’une élection directe par la population. Que se passera-t-il quand le Premier ministre actuel Anthony Albanese, républicain convaincu, proposera un nouveau vote comme il l’a promis ?

La famille du Commonwealth s’agrandit

Avec la mort d’Elizabeth II, c’est aussi la question de la pérennité du Commonwealth des nations, qui regroupe 56 pays et 2,5 milliards d’habitants, qui est posée. Contrairement à la reine, « Charles ne s’est jamais vraiment intéressé au Commonwealth », assure Moya Jones, de l’Université Bordeaux Montaigne. Il a malgré tout été choisi par les États membres en 2018 pour devenir le chef de l’organisation internationale après la mort de sa mère, « peut-être en partie pour ne pas vexer Elizabeth », souligne Adrien Rodd.

Les experts interrogés par le Huffpost estiment malgré tout que l’arrivée de Charles III sera sans conséquence. Son rôle est uniquement symbolique (« Il va faire des discours très consensuels lors du sommet organisé tous les deux ans, serrer des mains et faire des photos pour faire plaisir aux chefs d’État », caricature en plaisantant le professeur de l’Université de Versailles) et le Royaume-Uni a lui-même un rôle très effacé depuis déjà plusieurs décennies.

L’influence et l’utilité du Commonwealth sont aussi remises en question depuis 30 ans. Toutefois, force est de constater que les pays qui veulent quitter la Couronne souhaitent rester dans le Commonwealth. D’autres exclus comme le Pakistan ou l’Afrique du Sud lors de l’Apartheid ont demandé à être réintégrés, avec succès. Plus récemment, des pays qui ne sont pas du tout issus de l’empire demandent à rejoindre le groupe, comme le Rwanda, Togo ou le Gabon. De quoi rassurer la famille royale, qui parvient à conserver sa « famille », et même à l’agrandir.

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