Après l’entrée des migrants à Ceuta : "Nous sommes retournés chez nous à pied"

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Environ 8 000 migrants avaient réussi à pénétrer dans l’enclave espagnole de Ceuta depuis le Maroc le 17 mai, profitant d’un relâchement des contrôles à la suite de tensions diplomatiques entre le Maroc et l’Espagne. Une semaine plus tard, plus de 6 500 ont été renvoyés au Maroc. Deux de nos Observatrices, l’une restée à Ceuta et l’autre expulsée, témoignent, entre attente incertaine et désespoir.

Parmi les milliers de migrants, un nombre important était d'origine marocaine, les autres issus de pays d’Afrique subsaharienne depuis lesquels ils avaient rejoint le Maroc parfois il y a plusieurs années. Des photos et des vidéos ont largement documenté ce mouvement inédit.

"Ils voulaient nous renvoyer mais nous avons pleuré et dit que nous ne pouvions pas"

Parmi eux, Aicha (pseudonyme), arrivée du Mali au Maroc il y a deux ans et demi :

Le 17 mai, j’étais avec mes amis en train d’amener quelques marchandises à vendre sur le bord des routes, quand des Marocains nous ont dit qu’on pouvait aller à Ceuta, que n’importe qui pouvait y aller. Nous avons tout laissé sur la route, et nous avons couru jusqu’à la frontière, l’avons passée à la nage. Ils voulaient nous renvoyer mais nous avons pleuré et dit que nous ne pouvions pas. Au Maroc, nous souffrons, tous les Noirs souffrent. Parfois nous n’avions rien à manger, nous n’avions qu’à sortir et mendier.

Aicha se trouve actuellement dans le camp de la Croix Rouge à Ceuta, avec d’autres femmes maliennes et leurs enfants. Elles espèrent réussir à rejoindre le continent européen et y trouver du travail.

Nous sommes en sécurité désormais. La Croix Rouge prend soin de nous, on nous donne trois repas par jour et samedi [22 mai], nous avons même été vaccinées contre le Covid-19.

Selon Mariam (pseudonyme), qui a passé quatre ans au Maroc avant de rejoindre Ceuta le 17 mai, le quotidien des migrants subsahariens au Maroc est difficile, entre misère, violence et racisme :

Nous sommes venus à Ceuta parce que nous avions besoin d’aide. Nous n’avions rien au Maroc, nous n’avions rien au Mali. Nous sommes épuisés. Nous avons couru jusqu’à Ceuta, traversé la frontière à la nage avec un bébé de deux ans. Nous ne voulions surtout pas retourner au Maroc, mendier, payer chaque nuit pour dormir quelque part.

Les réfugiés maliens représentent une part de plus en plus importante des demandes d’asile en Espagne, une conséquence des violences latentes que connaît le Mali depuis 2012 et l’émergence de mouvements jihadistes dans le Nord du pays.

"Quand j’ai réalisé que je devais rentrer au Maroc, j’ai ressenti de la douleur"

Pour ceux qui ont été expulsés de Ceuta, la désillusion est grande. Marie (pseudonyme), migrante venue de la République démocratique du Congo, vit à Tanger depuis 2016. Arrivée à Ceuta le 17 mai, elle en a été expulsée le lendemain :

Nous étions nombreux à traverser la frontière, la majorité était des Marocains. On nous a bien reçus, on nous a donné un lieu pour dormir, on a été aidés. La Croix Rouge nous a même soignés, j’avais des douleurs physiques qu’ils ont examinées.

Mais dès le lendemain, ça s’est compliqué. Un grand nombre des Marocains passés à Ceuta ont commence à s’affronter avec la police, leur jetant des pierres, de même que sur des migrants subsahariens. Les forces de l’ordre ont tenté de rétablir la situation jusqu'à ce qu'on soit finalement expulsés. Ils ont ouvert la grille, ils nous ont mis dehors et ils ont refermés la grille. Nous sommes retournés à pied vers chez nous. Quand j’ai réalisé que je devais rentrer au Maroc, j’ai ressenti de la douleur, de la tristesse, j’étais déstabilisée.

Nous n’avons pas eu le droit d'emprunter le bus, les Marocains ont dit qu’ils ne voulaient pas de nous dans leur bus. Nous avons marché, j’en ai eu des ampoules aux pieds.

Plus de 70 kilomètres séparent Ceuta de Tanger. Marie et sa famille ont parcouru la route, chargées de quelques biens et provisions donnés par la Croix Rouge, de la nourriture, des couches, des couvertures.

Mais Marie n’a pas abandonné l’idée de rejoindre un jour l’Europe.

Nous sommes fatigués du Maroc. Ce n’est pas un endroit agréable pour les Noirs. Même si on trouve du travail, on n’est pas respectés. Nous voudrions simplement partir, ce n’est pas un endroit où nous pouvons vivre.

Au Maroc, des groupes de migrants subsahariens se retrouvent régulièrement à vivre dans des abris de fortune, dans les forêts, ou dans des logements à la nuitée, payée grâce à l’argent récolté en mendiant la journée. Ils sont régulièrement visés par des raids de la police marocaine. Récemment, celle-ci a été accusée d’avoir brulé un campement de migrants.

>> LIRE SUR LES OBSERVATEURS : "Où sont Salif et Moussa ?" : au Maroc, l'arrestation ordinaire de deux migrants subsahariens

En 2018, Amnesty International avait estimé que la répression dont sont victimes les Subsahariens au Maroc était "cruelle et illégale".

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