Après Kim, les talibans: Trump toujours prêt à pactiser avec l'ennemi

Francesco FONTEMAGGI
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Donald Trump et son émissaire pour l'Afghanistan Zalmay Khalilzad, ici en 2016 avant l'élection du républicain à la Maison Blanche

Washington (AFP) - En dévoilant avoir été sur le point d'accueillir les talibans à Camp David, haut lieu de la diplomatie américaine, Donald Trump a montré une nouvelle fois qu'il était prêt à rencontrer ses pires ennemis -- une stratégie qui n'a jusqu'ici pas vraiment porté ses fruits.

Le président des Etats-Unis a certes mis fin aux négociations avec les insurgés en les accusant de poursuivre leurs attentats en Afghanistan alors même qu'un accord semblait imminent.

Une décision qui a créé la surprise, mais qui a aussi été saluée par ceux qui redoutaient un "mauvais accord" dicté par l'empressement présidentiel à retirer les soldats américains après 18 ans de guerre.

"Trump a raison d'interrompre les pourparlers afghans", a applaudi l'ex-ambassadeur Nicholas Burns. "Les talibans refusent tout cessez-le feu et continuent de mener des attaques terroristes".

Mais pour cette même raison, l'autre annonce du milliardaire républicain suscite une intense polémique: Donald Trump a affirmé avoir annulé une réunion secrète censée se tenir ce dimanche à Camp David entre lui et les "principaux dirigeants des talibans", ainsi que son homologue afghan Ashraf Ghani.

A trois jours des commémorations des attentats du 11 septembre 2001 qui avaient déclenché l'intervention en Afghanistan, la rencontre aurait été aussi historique que controversée.

- "Sommets des vanités" -

"Camp David est l'endroit où les dirigeants américains se sont réunis pour décider de notre riposte lorsqu'Al-Qaïda, avec le soutien des talibans, a tué 3.000 Américains le 11-Septembre. Aucun membre des talibans ne devrait y poser le pied. Jamais", a réagi sur Twitter l'élue républicaine Liz Cheney.

Le lieu est chargé en symboles. C'est dans cette résidence secondaire des présidents américains, près de Washington, que Jimmy Carter scella, en 1978, la paix entre Israël et l'Egypte. C'est là aussi que Bill Clinton tenta, en vain, d'obtenir un accord israélo-palestinien en juillet 2000.

Y inviter les talibans, c'est quasiment sacrilège.

"Les talibans ont fait très peu de concessions", dit à l'AFP Aaron David Miller, du cercle de réflexion Wilson Center. Dès lors, une telle réunion "ne doit pas avoir lieu à Washington, encore moins à Camp David et surtout pas au niveau du président des Etats-Unis", martèle cet ancien diplomate, qui avait oeuvré au sommet de juillet 2000.

Selon lui, il s'agit d'une nouvelle manifestation "du besoin du président d'être toujours au centre de l'attention", qui le mène à multiplier les "sommets des vanités", sans conditions préalables et sans résultats.

Arrivé à la Maison Blanche sans expérience diplomatique, le président septuagénaire s'est fait fort de casser les codes de la politique étrangère américaine.

- "Personnages assez méchants" -

Il a ainsi surpris le monde en 2018 en acceptant de rencontrer le dirigeant nord-coréen Kim Jong Un, sur lequel il menaçait quelques mois auparavant d'abattre "le feu et la colère" des Etats-Unis.

Et tout en durcissant les sanctions contre l'Iran, bête noire de Washington, il multiplie les appels en faveur d'un sommet avec son homologue iranien Hassan Rohani, par exemple fin septembre lors de l'Assemblée générale de l'ONU.

"Pour négocier la paix, il faut souvent avoir à faire à des personnages assez méchants", a relativisé le chef de la diplomatie américaine Mike Pompeo.

Ce n'est pas la volonté de dialogue qui est critiquée par ses détracteurs. C'est l'absence de stratégie et, in fine, de résultats.

L'épisode afghan "démontre une fois de plus que Trump se vante d'être imprévisible", mais "cette approche sape le travail de ceux qui tentent de jeter les bases pour aboutir à un accord avec l'Afghanistan, la Corée du Nord ou l'Iran", estime Brian Katulis, expert au Center for American Progress et ancien de l'administration Clinton.

Car, dit-il à l'AFP, "il est difficile de trouver un seul succès diplomatique ou commercial majeur pour Trump et sa méthode".

La "pression maximale" sur l'Iran n'a pour l'instant provoqué qu'une escalade de la confrontation. La campagne éclair pour chasser Nicolas Maduro du pouvoir au Venezuela s'est enlisée. Et s'il a fait tomber la tension, le rapprochement avec Kim Jong Un, désormais "ami" de Donald Trump, n'a pas permis la moindre avancée vers une dénucléarisation, malgré trois sommets.

"Je ne pense pas qu'il puisse dire aux électeurs américains qu'il a renforcé les Etats-Unis", lorsqu'il briguera un nouveau mandat en novembre 2020, renchérit Nicholas Burns.

C'est d'ailleurs cette volonté à peine voilée du président-candidat de sonner le rappel des troupes d'Afghanistan à temps pour en faire un argument de campagne qui l'a conduit, selon ce professeur à Harvard, à commettre "une grosse erreur de négociation".

"Cela a montré au talibans que nous avions désespérément hâte d'arracher un accord de paix, ce qui les a renforcés dans les négociations", affirme-t-il à l'AFP.