Après des conflits "terrorisants" à la frontière, des déplacés vénézuéliens attendent en Colombie un retour au calme

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L’armée vénézuélienne a lancé le 21 mars une opération militaire contre des groupes armés colombiens installés sur son territoire, dans l’État frontalier d'Apure. Fuyant les conflits et les bombardements, environ 5 000 résidents ont trouvé refuge en Colombie. Alors que certains déplacés sont déjà rentrés chez eux ces dernières semaines, d'autres attendent encore le départ définitif des militaires vénézuéliens, accusés d’exactions contre des civils.

Pendant plusieurs jours en mars et en avril, des embarcations transportant des déplacés fuyant le Venezuela ont traversé le fleuve séparant l’État vénézuélien d’Apure de celui d'Arauca, en Colombie. Des images témoignent de l’arrivée de ces familles chargées de sacs, de provisions, de matelas et parfois même de meubles, dans la ville colombienne d’Arauquita.

Une opération contre "des groupes armés irréguliers colombiens"

Pour beaucoup originaires de l’agglomération rurale de La Victoria et des hameaux environnants, ces déplacés ont quitté l’État d’Apure après le lancement le 21 mars d’une opération militaire dans la région. Dans un communiqué le 22 mars, le ministère de la Défense vénézuélien confirme avoir affronté "des groupes armés irréguliers colombiens" installés à la frontière.

Il n’est alors pas précisé le nom de ces groupes, mais plusieurs sources ont affirmé dès le début du conflit que l’opération visait le Frente Décimo, un groupe dissident des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), l'ex-guérilla colombienne démobilisée depuis les accords de paix de 2016.

Vidéo géolocalisée près de La Victoria (ici) par le chercheur Andrei Serbin Pont. Date exacte non confirmée.

Les représailles ne tardent pas : la nuit du 23 mars, des infrastructures de La Victoria sont attaquées à l'explosif. Le Venezuela, qui accuse la Colombie de financer ces groupes armés, dénonce également la présence de mines anti-personnelles dans la zone.

Vidéo du 24 mars après l'attaque menée contre des infrastructures à La Victoria (ici).

Côté colombien, en mars, la municipalité d’Arauquita, avec l’aide de plusieurs organisations humanitaires, a mis en place des structures d’accueil pour près de 5 000 déplacés selon les Nations unies.

"L’objectif est d’en finir avec la guérilla, mais cela impacte beaucoup de civils"

Les autorités vénézuéliennes affirment que les groupes armés s’en sont pris aux populations, et les ont utilisées comme "bouclier" pour se réfugier en Colombie.

Mais à Arauquita, des déplacés contactés par notre rédaction en mai assurent qu'ils n'ont rien à voir avec les guérilleros et accusent de violences les militaires vénézuéliens. Luisa (pseudonyme) a quitté la zone d’El Ripial, non loin de La Victoria. Elle témoigne, anonymement pour des raisons de sécurité :

Nous sommes partis à cause des bombardements, c’était terrorisant. À El Ripial, les militaires ont volé dans des magasins, des maisons ont été brûlées. Si on me permet de rentrer, je rentrerai, mais pour le moment les troupes de l’armée vénézuélienne n’ont pas été retirées. On ne peut pas être sûrs que le conflit ne va pas reprendre. Ils disent que ceux qui ne rentrent pas sont des guérilleros. Nous avons peur, nous ne voulons pas être arrêtés ou tués [parce que confondus à des guérilleros, NDLR].

Une autre femme originaire de La Victoria poursuit :

Dans mon quartier, vers 10h [le 21 mars], des soldats nous ont dit de quitter la zone dans les deux heures. Nous sommes partis, avec le peu de choses que nous avions pu rassembler, quelques sacs, des vêtements. Quatre maisons, dont la mienne, ont été occupées par les soldats qui ont pris nos affaires.

Il y a des gens qui sont déjà rentrés et qui disent avoir retrouvé leurs maisons. Moi, je n’ai nulle part où aller. Il ne reste sûrement rien de ma maison. L’objectif est d’en finir avec la guérilla, mais cela impacte beaucoup de civils qui n’ont rien à voir avec tout ça. Les enfants sont très affectés, ils ont été témoins des échanges de tirs, ils ont vu les militaires venir dans nos maisons.

Des exactions commises par les militaires

Des témoignages similaires ont été rapportés dans une enquête publiée en avril par Human Rights Watch. Sur les réseaux sociaux, des images tendent également à prouver que des habitations ont été brûlées. Beaucoup sont diffusées par l’ONG vénézuélienne FundaRedes, qui documente le conflit grâce à un réseau d’activistes. Ces images amateur, dont certaines sont toutefois difficiles à dater et localiser, sont de rares témoignages visuels de ce qu’il se passe dans l'État d’Apure, inaccessible aux journalistes.

Outre les effractions chez des civils, les vols et les destructions d’effets personnels, l’opération a conduit "à l’exécution d’au moins quatre paysans, à des arrestations arbitraires, à la poursuite de civils devant les tribunaux militaires et à la torture de résidents accusés de collaborer avec des groupes armés", selon Human Rights Watch.

L’organisation a pu confirmer que des militaires vénézuéliens ont embarqué le 25 mars quatre membres d'une famille vivant à La Victoria. Dans la soirée, des photos de leurs corps, retrouvés à plus d'un kilomètre de chez eux, ont circulé sur WhatsApp : ils y apparaissent au sol, sur le dos, en habits de civils, avec des armes à leurs côtés. D'après des experts sollicités par Human Rights Watch, les corps semblent avoir été déplacés et les armes positionnées volontairement dans le cadre d'une mise en scène.

"Des groupes armés sont présents depuis des décennies des deux côtés de la zone frontalière"

Les bilans officiels font état de 16 militaires tués depuis le début de l’opération. Huit militaires sont eux retenus par le Frente Décimo. Dans un courrier rendu public le 10 mai, le groupe demande à la Croix-Rouge de mettre en œuvre des "protocoles" afin que les "prisonniers de guerre" puissent être remis à une commission qui pourrait inclure des membres des Nations Unies et du gouvernement vénézuélien.

À Arauquita, depuis le début du mois, les habitants assurent ne plus entendre de bombardements, laissant espérer le début de négociations et une possible sortie de crise. Mais pour Bram Ebus, journaliste et consultant pour l'International Crisis Group, si les tensions semblent avoir baissé d’intensité, "les ingrédients qui ont fait exploser la situation sont toujours là" :

Des groupes armés, profitant de l'abandon étatique, sont présents depuis des décennies des deux côtés de la zone frontalière, où ils peuvent trafiquer des biens, de la drogue, de l'argent, des armes, d'un pays à l'autre. Ils travaillent avec des populations locales qui n'ont pas accès au marché formel de l'emploi et les communautés sont quasi obligées de participer à l’économie illicite. Les représentants de l'État sont la police ou l'armée, dont la présence est sporadique et qui criminalisent ces populations.

À Apure, de multiples groupes armés sont en compétition pour profiter des rentes de ces économies illégales. Des groupes étatiques participent aussi au narcotrafic et aux activités illégales. Dans la zone, la concurrence a augmenté de telle sorte que les forces armées vénézuéliennes ont décidé de se débarrasser de l'acteur armé qui dérangeait le plus. Mais le conflit depuis plus d’un mois a montré que l’armée n’a pas été capable d’éliminer un groupe qui a une grande expérience de combat.

Selon l’International Crisis Group, l’offensive militaire à Apure semble être le résultat de tensions croissantes entre l’armée et le Frente Decimo liées à "la distribution de revenus illicites et le contrôle territorial". "Des rapports (...) suggèrent que le groupe dissident, devenu trop ambitieux, n'a pas effectué les paiements nécessaires à l'armée et est devenu une épine dans le pied d'autres groupes armés non-étatiques que Caracas préfère", indique Bram Ebus dans un article le 28 avril.

"Dans ce territoire, les alliances ne sont pas nécessairement politiques mais sont plutôt basées sur l'économie illicite et le profit. Ce qui les rend d'autant plus fragiles, et c’est ce qu'il se passe à Apure", conclut-il auprès de notre rédaction.

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