Après les canicules, le déluge : le Pakistan en première ligne du dérèglement climatique

Les inondations dévastatrices qui touchent le Pakistan depuis début juin, sont les "pires de l'histoire du pays", a annoncé, mardi, le Premier ministre, Shehbaz Sharif. Des pluies torrentielles, qui font suite à une sécheresse, et des vagues de chaleur inédites montrent la vulnérabilité du pays face au dérèglement climatique.

Un tiers du Pakistan est noyé sous les eaux. De la province du Khyber Pakhtunkhwa, dans les contreforts de l'Himalaya, aux régions arides du Baloutchistan et du Sind, dans le sud du pays, des pluies torrentielles ont fait déborder les fleuves et rivières, détruisant maisons, routes et ponts et forçant des milliers d'individus à fuir leur domicile. Selon les autorités, le dernier bilan, mardi 30 août, était de 1 136 personnes tuées depuis le début des moussons en juin et 33 millions affectées par ces intempéries, soit un Pakistanais sur sept. Un chiffre encore provisoire alors que des zones entières restent isolées.

Fonte des glaciers et sécheresse

"Nous sommes habitués à la mousson et aux inondations. Cela arrive chaque année. Mais ce à quoi nous assistons cette fois est inédit. C'est l'apocalypse", confie Areej Aka, porte-parole de l'association Edhi, qui vient en aide aux sinistrés. "Même les 'supers-inondations' de 2010, qui avaient fait 2 000 morts, n'avaient pas eu cette ampleur. Certains endroits étaient restés secs, là il y a de l'eau absolument partout."

Avec ces intempéries, le Pakistan se trouve au cœur d'un cercle vicieux lié au dérèglement climatique. Situé au pied de l'Himalaya, ses fleuves et rivières étaient déjà gonflés par la fonte accélérée des glaciers. À cela sont venues s'ajouter, début juin, des pluies de mousson largement supérieures à la normale : alors que les météorologistes s'attendaient à ce que les précipitations se calment mi-août, celles-ci ont redoublé d'intensité. Dans les provinces du sud, le Baloutchistan et le Sind, les pluies ont ainsi été quatre fois supérieures à la moyenne des trente dernières années.

"La situation est d'autant plus grave que ces intempéries sont tombées après des épisodes de canicule à répétition entre mars et juin. Les sols n'avaient pas la capacité d'absorber toute cette eau", poursuit Areej Aka. Pendant plusieurs semaines, l'Inde et le Pakistan ont en effet subi un épisode de chaleur intense, le mercure dépassant à plusieurs reprises les 50 °C.

En première ligne du dérèglement climatique

Des inondations dévastatrices, des vagues de chaleur inédites mais aussi des feux de forêt ravageurs… "Nous nous trouvons à l'épicentre de phénomènes météorologiques extrêmes", a déploré la ministre du Changement climatique, Sherry Rehman, dans un entretien à l'AFP. L'année 2022 est venue matérialiser les inquiétudes formulées à plusieurs reprises par les scientifiques : alors que ces phénomènes sont appelés à s'intensifier et à se multiplier, l'Asie du Sud, notamment le Pakistan, est en première ligne du dérèglement climatique.

En 2020, le think thank Germanwatch classait le pays et ses 220 millions d'habitants à la huitième place des États les plus vulnérables au changement climatique. Deux ans plus tard, en mars 2022, une étude de la Nasa allait plus loin estimant que certaines régions du pays pourraient devenir inhabitables, notamment la ville de Jacobabad, considérée aujourd'hui comme la plus chaude du monde. La ville de Karachi, quant à elle, pourrait être sous les eaux d'ici à 2060 à cause de l'élévation du niveau des mers.

"Le Pakistan paie des années de retard"

"Le Pakistan est victime du réchauffement climatique, mais il paie aussi des années de retard dans la prise en compte du problème", déplore de son côté Ayesha Siddiqi, spécialiste de la question climatique en Asie du Sud, à l'université de Cambridge. Dans son viseur, notamment, un urbanisme "chaotique". "Le pays fait face à une forte pression démographique. Les habitants se retrouvent à s'installer là où ils peuvent, y compris au bord des cours d'eau, dans des zones inondables", regrette-t-elle. "Les cas de corruption sont aussi nombreux. Parfois, il suffit de quelques billets pour obtenir l'autorisation de construire sur des zones inondables."

"En parallèle, certaines régions isolées, comme le sud du Balouchistan, parmi les plus pauvres du pays, sont toujours privées d'infrastructures solides", poursuit-elle. "Rien n'est mis en place pour protéger le bâti ou les routes contre les intempéries. Évidemment qu'une maison en tôle est détruite à la première inondation."

Enfin, la géographe pointe aussi du doigt "une mauvaise gestion" des ressources des cours d'eau. "Pendant des années, des choix purement politiques ont guidé la gestion de l'eau à l'échelle nationale, allant parfois à l'encontre de la logique. On en paie le prix aujourd'hui", dénonce-t-elle.

En avril, le gouvernement de l'ancien Premier ministre Imran Khan avait cependant fait un pas en avant dans la lutte contre le dérèglement climatique. Il avait annoncé un programme massif d'investissements dans les énergies renouvelables, la plantation d'arbres et, mesure hautement symbolique, la nomination d'une ministre du Changement climatique. Imran Khan a été évincé du pouvoir quelques semaines plus tard, et pour l'heure le projet semble avorté.

Demain, une crise humanitaire ?

Ces inondations, dont les dégâts vont se chiffrer à au moins 10 milliards de dollars d’après le ministre des Finances, surviennent au pire moment alors que le pays connaît une grave crise économique.

"On est au bord de la crise humanitaire. Les intempéries ont détruit les champs de blé et de riz qui étaient prêts à être récoltés", annonce Areej Aka. Au total, 80 000 hectares agricoles ont été ravagés, selon les autorités, qui a déjà reconnu que rien ne pourrait pousser lors de la prochaine saison dans les régions inondées. "Sur les marchés, les prix augmentent déjà. Celui des tomates et des oignons, par exemple, a été multiplié par 4. Nous allons tout droit vers une crise alimentaire."

"Sur le plan sanitaire, les moustiques prolifèrent partout dans les eaux stagnantes et font craindre des cas de malaria. Sans compter le manque d'eau potable...", poursuit Areej Aka. Pour faire face, son association a déployé hélicoptères et bateaux pour accéder aux zones sinistrées. L'objectif : sécuriser la population et distribuer des kits de premières nécessité. Mardi, certaines zones restaient cependant inatteignables.

Pour pallier l'urgence, le gouvernement a, de son côté, décrété l'état d'urgence vendredi et appelé à l'aide de la communauté internationale. Le Fonds monétaire international (FMI) a donné son accord à la reprise d'un programme de soutien financier, négocié de longue date et essentiel pour le pays, et annoncé le déblocage d'une enveloppe de 1,1 milliard de dollars. Les Nations unies ont lancé un appel urgent aux dons de 160 millions de dollars.

"Après l'urgence viendra le temps de la reconstruction", affirme Ayesha Siddiqi. "Et là, il faudra que le gouvernement reconstruise de façon durable, en prenant en compte la réalité du réchauffement climatique."