Guidée par "les voix de Dieu", une femme tue son mari et touche malgré tout l'héritage

Esther Paolini et Ambre Lepoivre
·9 min de lecture
Alexis Bacci et son père, Marc Leveillé. - Alexis Bacci
Alexis Bacci et son père, Marc Leveillé. - Alexis Bacci

"Elle a tué mon père et hérité de sa fortune. C’est ça la justice?" Il y a moins d’une semaine, l’argent qui appartenait autrefois à Marc Leveillé a été versé à parts égales sur les comptes bancaires de son fils, Alexis Bacci, et de sa veuve, Michelle Missegue. Une succession à première vue banale, sauf que Michelle Missegue a tué Marc Leveillé. Et même si toute la procédure est parfaitement légale, ce meurtre aurait dû, selon Alexis Bacci, l’empêcher d’hériter.

Mariage en douce

Marc Leveillé rencontre Michelle Missegue au début des années 2000. Il est divorcé de sa première épouse avec qui ils ont eu, en 1976, Alexis. Après de longues années passées dans un appartement bourgeois du XVIe arrondissement de Paris, cet ancien ingénieur en aéronautique d’une soixantaine d’années s'installe à Fouras en Charente-Maritime, avec sa mère. Michelle, de vingt ans sa cadette et elle aussi divorcée, est aide-soignante et s’occupe de la vieille dame.

Les deux amants entament une histoire d’amour, se marient en 2008 dans le plus grand secret, et achètent une maison à Saint-Laurent-de-la-Prée, à moins de 5 km de Fouras. Alexis Bacci ne l’apprend que quelques mois plus tard, un peu dérouté.

"J’ai trouvé ça étrange mais je n’en ai pas non plus fait une affaire d’État… Quant à Michelle, je l’ai vue peu de fois mais on n’a jamais accroché. J’étais quand même content pour mon père", raconte le dessinateur de BD à BFMTV.com.

Ophelia Bacci, l'ex-femme de Marc Leveillé, qui a elle aussi refait sa vie, est "soulagée" de savoir que "quelqu’un s’occupe" de son ancien compagnon, affaibli par plusieurs cancers. "Je n’ai jamais rencontré Michelle. On me la décrivait comme simple d’esprit mais chaleureuse, ça m’allait très bien", nous confie-t-elle.

La "voix de Dieu"

L’histoire bascule le 25 mars 2015. Ce jour-là, Michelle Missegue appelle les pompiers et leur dit, d’une manière décousue, confuse, qu’elle a tué son mari, le chien et le chat à coups de couteau la veille au soir. À leur arrivée au domicile, les secours découvrent le corps de Marc Leveillé gisant dans le couloir de la maison, à proximité de sa chambre. L'aide-soignante est prostrée dans le jardin, son sac à main renfermant une procuration sur les comptes de son mari. Elle semble "éreintée, fatiguée, perdue", explique alors l’un des pompiers aux gendarmes.

"Je lui ai demandé ce qui s'était passé, elle m'a répondu: 'Je crois que j'ai fait une grosse bêtise'. Puis, elle est partie dans des explications délirantes: une voix lui avait dicté ses actes."

Cette "voix de Dieu", Michelle l’entend depuis des années. Auditionnés dans le cadre de la procédure, ses quatre enfants la décrivent comme une femme dépressive, hospitalisée à deux reprises en centre psychiatrique pour avoir, notamment, menacé son premier mari avec un couteau. "Elle a toujours eu des croyances sur le surnaturel (...) Elle pensait que mon père pratiquait la magie noire, ce qui n'a jamais été le cas, et elle tentait de le combattre", détaille l’un de ses enfants aux gendarmes. "Elle avait des crises cycliques."

Et un autre d’ajouter: "Toute ma vie d'enfant j'ai vécu entre une mère qui voyait mon père comme le démon, le diable, et un père qui fuyait toutes ses paroles en se réfugiant dans le travail."

700.000 euros évaporés

Après le meurtre de Marc Leveillé, Michelle Missegue est placée en garde à vue puis en détention provisoire. Les expertises et contre-expertises psychiatriques s’enchaînent et toutes font état de "croyances délirantes (...) enkystées depuis des années et qui ont formé un délire chronique".

Ils en concluent qu’elle est atteinte d’une "pathologie mentale", ce qui pousse la chambre de l’instruction à déclarer, en février 2017, que son discernement était aboli au moment des faits. L’affaire est close: Michelle Missegue est irresponsable pénalement et condamnée à verser 25.000 euros à Alexis au titre du préjudice moral subi. Elle peut, par ailleurs, hériter de sa victime.

Une aberration pour Alexis Bacci, persuadé que Michelle Missegue en voulait à l’argent de son père. "Quand il l’a rencontrée, il était à la tête de 1,7 millions d’euro grâce à la vente de ses deux appartements à Paris. Après sa mort, il restait sur son compte environ 900.000 euros. Il n’aurait jamais dépensé plus de 700.000 euros en moins de 10 ans", lâche-t-il.

"Une fois, mon père m'a montré en cachette une bourse contenant des Louis d'or qui appartenaient à notre famille. Michelle a déboulé et mon père a tout planqué pour ne pas qu'elle voie qu'il me donnait quelque chose", affirme Alexis, accusant son ancienne belle-mère d'avoir "construit une sorte de mur" autour de son père atteint de la maladie d'Alzheimer.

"Des trucs pas clairs"

Des soupçons partagés par l’ex-femme de la victime, Ophelia. "Après notre divorce, il continuait de me tenir informée de sa situation financière. Mais quand cette femme est entrée dans sa vie, il m’a dit que ça ne me regardait plus, que je n’avais pas mon mot à dire".

Alexis Bacci va même plus loin et dit avoir "le sentiment qu'elle a tout calculé". Pourtant, lors d'un interrogatoire face à la juge en charge de l'affaire, l'aide-soignante se défend de tout dessein meurtrier.

- " Avez-vous préparé votre crime?", la questionne la magistrate en avril 2015. - "Absolument pas. Je reconnais que j'ai tué mon époux mais rien n'était prémédité. Au contraire, j'essayais de l'aider à lutter contre sa maladie", rétorque la mise en cause.

"Il y a des trucs pas clairs", insiste cependant Alexis Bacci. Aux enquêteurs, Michelle Missegue - dont l'avocate n’a pas répondu à nos sollicitations - a toujours affirmé avoir poignardé son mari alors qu’il était assis sur le canapé. Pourtant, le corps a été retrouvé à plusieurs mètres du salon, sans aucune trace de sang au sol. Une distance qu’elle n’a jamais su expliquer.

De plus, la victime portait son blouson, avec les papiers de sa voiture et les clés de la maison de Fouras dans les poches, souligne son ancienne épouse qui a dû identifier le corps à la morgue, son fils étant "trop sous le choc". Un autre élément suscite de vives interrogations: Marc Leveillé portait encore sa chevalière de famille à l’annulaire gauche, mais avait retiré son alliance. Alexis Bacci en est donc certain, le jour du meurtre, son père s’apprêtait à quitter Michelle Missegue.

"Le droit a cédé la place à la psychiatrie"

Cette piste n’a cependant jamais été approfondie par la justice et Michelle Missegue a pu faire valoir ses droits à l’héritage en 2017, après la clôture de l’information judiciaire. "Le droit a cédé la place à la psychiatrie", déplore Ophelia Bacci. Face à des experts unanimes, "les avocats ont baissé les bras", estime-t-elle.

Alexis, lui, multiplie les recours pour obtenir la révocation de la succession. Mais en vain puisque le meurtre commis par sa belle-mère, "privée de son libre-arbitre", a été déclaré "dénué de caractère intentionnel" par le tribunal de La Rochelle. Par conséquent, en novembre 2018, les juges l'ont débouté de sa demande et obligé à payer 2400 euros de dommages et intérêts.

Ni l’indignité successorale, privant une personne d’un héritage à la suite d’un délit ou d'un crime, ni l’ingratitude établie lorsque "le donataire a attenté à la vie du donateur" ne sont applicables, car ils supposent "nécessairement l’intégrité des facultés intellectuelles de son auteur".

La situation paraît ubuesque. "C’est à peine croyable", nous glisse Me Hélène Gaillard, la notaire qui s’est occupée du dossier. Pourtant, tout est parfaitement légal, confirme le ministère de la Justice, contacté par BFMTV.com.

"En ne privant de droits dans la succession que celui qui a donné volontairement et consciemment la mort ou commis des actes de violence, le législateur a entendu attacher tant la sanction civile que la sanction pénale à l'intention d’homicide ou de violences", souligne-t-on du côté de la Chancellerie.

"Cauchemar juridique"

"C’est le droit qui s’applique", abonde Jean-Christophe Bouwyn, notaire dans les Pays-de-la-Loire. Ce dernier traite quotidiennement des affaires de succession et juge que les cas d’indignité successorale pour meurtre sur conjoint sont "très rares".

Le dossier Leveillé-Missegue est-il pour autant un cas isolé? Impossible d’avoir une estimation précise puisque le ministère de la Justice ne comptabilise pas le nombre de personnes impliquées dans des affaires de meurtre sur conjoint dont le mis en cause a finalement été déclaré irresponsable pénalement.

Après ce "cauchemar juridique", Alexis Bacci doit maintenant s’occuper de la vente de la maison où le drame s’est déroulé et dont il veut logiquement se séparer. Mais là aussi, Michelle Missegue a son mot à dire, étant propriétaire à hauteur de 38% de la demeure et de la moitié des parts de son mari.

Actuellement hospitalisée sous contrainte, elle a été placée sous curatelle renforcée au moins jusqu’en 2024, son état de santé variant entre lucidité et démence. Ce régime d’incapacité lui permet cependant, sous autorisation du juge des tutelles, de participer à des décisions immobilières.

Vers un ultime recours?

Comme ultime étape, le fils de Marc Leveillé envisage de porter l’affaire devant la Cour européenne des droits de l’Homme. "C’est une piste à étudier, mais on ne veut pas se bagarrer contre des moulins à vent", nuance sa mère qui ne s'explique toujours pas comment un tel drame à pu se produire.

Lors de ses interrogatoires, Michelle Missegue n’a cessé de répéter qu’elle n’était "pas quelqu'un de méchant" et qu’elle ne comprenait pas "comment on pouvait devenir une tueuse comme ça". Elle et Marc "avaient tout pour être heureux".

Article original publié sur BFMTV.com