Après avoir conquis Internet, le webtoon s’impose dans les librairies françaises

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Couvertures de webtoons
Couvertures de webtoons

Apparu d’abord au milieu des années 2000, ​​le webtoon, nom donné aux BD numériques coréennes, se décline désormais en format papier et s'impose depuis le printemps dans les librairies françaises. Souvent plus séduisant et plus facile d'accès que le manga et la BD franco-belge, il est devenu un des courants les plus dynamiques du 9e Art, et ce malgré un catalogue pour l’instant restreint.

Avec près de 200.000 exemplaires vendus depuis avril, Solo Leveling (KBooks) est la figure de proue du webtoon en France. Ces chiffres, très impressionnants, sont dignes des mangas les plus vendus du moment, comme My Hero Academia ou Jujutsu Kaisen. Comme un témoignage de l’ampleur du phénomène, le troisième tome de Solo Leveling, sorti vendredi, a été tiré à 120.000 exemplaires. Le quatrième est déjà prévu pour novembre. Il sera accompagné par une édition collector comprenant un socle pour smartphone et un coffret réunissant les trois premiers tomes. Ce raz-de-marée est d’autant plus étonnant qu’à l’heure actuelle la règle est davantage à la dématérialisation.

"C'est transformer du numérique en papier, ce qui est l'inverse de la tendance actuelle!", s'amuse Edmond Tourriol, co-auteur du webtoon Z United et co-fondateur du studio MAKMA, chargé de l'adaptation d'une centaine de webtoons pour le marché français, dont certains sont ou seront adaptés au format papier en France par Naver. "C'est très surprenant comme phénomène. Je n'ai pas d'explication."

"C'était logique que ça marche. La France est un pays fait pour le papier", assure Pascal Lafine, éditeur de Solo Leveling. Il voit dans le webtoon le triomphe d’une nouvelle manière de raconter des histoires: "C'est exactement ce que le manga a ramené à l’époque", analyse ce pionnier de l’édition manga en France. "C'est une façon de raconter les histoires qui n'avait rien à voir avec ce qu'on connaissait, et qui apportait quelque chose en plus. Et le webtoon, c'est la même chose."

"L'invention d'un nouveau métier"

Comment sont choisis les titres? "Il y a une grosse part de sensibilité", répond Pascal Lafine. "Quand j'ai lu Solo Leveling, j'ai trouvé ça révolutionnaire dans son genre de l'heroic fantasy. Il y a un côté très interactif." Si l'idée d'imprimer certains webtoons est venue rapidement, il lui a fallu attendre quelques années pour qu'elle voit le jour: "Même si on a acheté les droits pour une publication papier de Solo Leveling il y a très longtemps, on avait aussi acquis les droits numériques et notre plateforme de webtoon a été très longue à créer et à programmer."

Adapter au format papier le webtoon, qui se lit sur un smartphone en "scrollant" de haut en bas, nécessite toute une organisation. "C'est l'invention d'un nouveau métier", estime Edmond Tourriol. "Il s'agit de prendre les images prévues pour 'scrolling vertical' et de tout redécouper pour faire comme si c'était une BD traditionnelle à l'origine." Il y a cependant un bémol:

"Comme tout est prévu à la base pour le webtoon, la qualité n'est pas faite pour l'impression", ajoute Louis-Baptiste Huchez, directeur éditorial des éditions Ototo/Taifu. "Pour imprimer, il faut des formats bien spécifiques, qui ne sont pas ceux utilisés sur Internet. Il faut aussi faire bien attention au travail d'agrandissement des cases, pour éviter de se retrouver avec des dessins floutés."

L'outil numérique facilite cependant l'exercice, précise Pascal Lafine: "Les webtoons sont faits avec des calques [sur des logiciels comme Photoshop]. Les bulles ne sont pas directement sur le dessin, on a donc le dessin en entier, ce qui fait qu'on peut décaler les bulles et les placer où on veut." Dans certains cas, c'est l'auteur lui-même qui s'en charge en Corée du Sud.

Une importante fanbase

Derrière la locomotive Solo Leveling, les autres titres de la concurrence se portent très bien. Taifu a écoulé en juin dernier 18.000 exemplaires du premier tome de Killing Stalking. Le public français raffole particulièrement de ce "creep passionnel" de la dessinatrice Koogi. "Killing Stalking est un thriller psychologique violent et sans concessions qui nous plonge dans les abysses de deux esprits torturés, l’un piégeant l’autre dans une suite de jeux sadiques", indique son éditeur.

Ki-oon a de son côté dépassé les 10.000 exemplaires vendus avec Bâtards de Carnby Kim et Youngchan Hwang, qui suit les aventures d'un adolescent complice de son père tueur en série. Ototo a enfin écoulé 10.000 exemplaires de Tower of Gods, webtoon de dark fantasy signé SIU. "C'est un très beau succès", se félicite Louis-Baptiste Huchez. "On considère que c'est un bon succès lorsqu'on a des ventes entre 3 et 5.000. Une série qui marche très bien, c'est entre 5.000 et 10.000. On commence à parler de phénomène quand on dépasse les 10.000."

"Tower of God et Killing Stalking ne sortent pas de nulle part", poursuit-il. "Ce sont aussi des séries disposant déjà d'une importante fanbase. Tower of God a commencé en 2010 et Killing Stalking en 2016. On avait l'assurance qu'il y aurait des retours positifs des lecteurs."

Alors qu’il n’existait il y a peu aucune édition papier de webtoon, on en compte déjà une demi-douzaine dans les librairies. La situation va s'accélérer dans les prochains mois: d'ici la fin de l'année, le chiffre passera à une dizaine. Et l'année prochaine vingt-cinq nouveautés seront disponibles chez tous les éditeurs confondus - dont une demi-douzaine rien que chez KBooks, label webtoon de Delcourt/Tonkam.

"Il va se passer ce qui s'est passé pour les mangas à une époque: tout le monde va acheter n'importe quelle licence pour faire partie de la fête", indique Edmond Tourriol. "L'adaptation de webtoons sur le papier a complètement pris de court le milieu de l'édition traditionnelle français, qui n'allait pas chasser sur ces terres-là. Elle s'est fait doubler par des petits éditeurs qui étaient très attentifs. Je crois qu'on n'est pas au bout de nos surprises."

"Ca va continuer à faire de très bonnes ventes"

Parmi les nouveautés à venir, on devrait entendre parler de True Beauty, en librairie le 8 septembre. Imaginé par l'autrice Yaongyi, ce webtoon raconte l'histoire d'une jeune femme disgracieuse qui décide de devenir belle par tous les moyens. Avec ses thématiques très actuelles sur les diktats de la beauté et de la chirurgie esthétique, True Beauty est devenu un phénomène de société en Corée, et devrait rencontrer un écho similaire en France. Il faudra aussi surveiller l'arrivée de Noblesse, le premier webtoon adapté en animation par les Japonais, et l'année prochaine celle de Navillera, dont l'adaptation est déjà disponible sur Netflix.

Une question, sans doute prématurée, se pose: le webtoon papier va-t-il, ou du moins, peut-il détrôner le manga dans les ventes? "Il faut le voir différemment", prévient Pascal Lafine. "La France est un pays qui de tout temps a accueilli des BD de pays étrangers. Certaines restent, d'autres disparaissent. Les BD italiennes cartonnaient dans les années 1950, comme Martin Mystère. Il en reste quelques vestiges, mais ça a fait son temps. Puis il y a eu les BD d'Argentine dans les années 1980, dont il ne reste plus que Mafalda. C'est normal dans la vie de la BD en France. Le webtoon, c'est un nouveau genre qui arrive dans ces milliers de collections que la France dévore petit à petit."

Louis-Baptiste Huchez alerte sur un point: "Il faut faire attention à toujours proposer de la nouveauté, à ne pas tomber dans la surproduction et réussir à continuer d'intéresser les lecteurs. On est encore au début du webtoon au format papier. Les lecteurs sont très curieux de découvrir la suite, comment ça va évoluer, quelles histoires vont être racontées. Et pendant un moment ça va continuer à faire de très bonnes ventes. Je n'en doute pas."

Article original publié sur BFMTV.com

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