"Apparence brumeuse", "glaçons qui coulent" : attention, ces signes ne permettent pas de savoir si son "verre a été drogué"

Une série de visuels partagés des dizaines de milliers de fois sur Twitter depuis fin août 2022 et des centaines de milliers de fois sur Instagram depuis octobre 2021 prétend lister les signes permettant de voir que de la drogue a été versée dans son verre à son insu. Selon cette publication, la présence d'une drogue dans une boisson serait indiquée par son "apparence brumeuse", sa "quantité excessive de bulles", ou par le fait que ses "glaçons coulent". Mais ces signes n'ont aucun fondement scientifique et ces recommandations trop générales peuvent donner un faux sentiment de sécurité, comme l'indiquent plusieurs médecins et spécialistes en actions de terrain à l'AFP.

"Partagez, ça peut aider". Dans un tweet (1) relayé plus de 27.000 fois depuis le 28 août 2022, un internaute dispense des conseils censés permettre de "reconnaître si [son] verre a été drogué", et ainsi d'éviter ce danger lors d'événements festifs.

Trois visuels déclinent des signes censés alerter sur la présence d'une drogue dans son verre : son "apparence brumeuse", sa "quantité excessive de bulles" ou encore le fait que ses "glaçons coulent".

Capture d'écran de Twitter faite le 14 septembre 2022

D'autres publications Facebook (2) et Instagram (3) respectivement partagées des dizaines et des centaines de milliers de fois depuis le 19 octobre 2021 et retrouvées par recherche de mots-clé sur les différents comptes du "Snap étudiant" (groupes sur les réseaux sociaux à destination des étudiants) contiennent deux visuels supplémentaires.

L'un mentionne le "changement de couleur" de la boisson comme un autre signal supposé d'alerte, et l'autre liste une série de conseils à suivre pour aider "un·e ami·e dont le verre a été drogué" : "prévenez un membre du personnel, restez avec elle/lui et continuez à lui parler, appelez une ambulance si son état se dégrade, ne laissez pas votre ami·e rentrer seul·e, ne la/le laissez pas rentrer avec une personne que vous ne connaissez pas, ne lui faites pas boire plus d'alcool".

En guise de source, ces comptes mentionnent simplement "Student Beans", une communauté anglophone proposant des "bons plans" et autres réductions à un public étudiant, qui avait partagé les mêmes visuels - en anglais - le 16 octobre 2021 sur Instagram et le 19 octobre 2021 sur Facebook.

Capture d'écran de Facebook faite le 14 septembre 2022

Mais ces conseils sans fondement scientifique s'avèrent trop généraux face à la multiplicité des cas possibles, comme l'expliquent plusieurs médecins interrogés par l'AFP, ainsi que la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca) et l'association Avenir Santé, spécialisée en actions de terrain pour la santé des jeunes.

Des signaux qui ne sont "pas propres à la présence de drogue ou substance dans un verre"

"Ces conseils n'ont aucune base chimique ou scientifique. Ils sont dangereux car ils laissent penser que ces signes sont efficaces pour repérer un verre drogué, ce qui peut induire les potentielles victimes en erreur", indique à l'AFP Samira Djezzar, médecin praticien hospitalier à l'hôpital parisien Fernand Widal et membre du Centre d'addictovigilance (CEIP-A) de Paris.

Un avertissement également partagé par Jenny Becam, médecin au service de Pharmacocinétique et de toxicologie à l'hôpital de La Timone (Marseille): "Ces conseils n'ont aucun sens et ne sont pas étayés par des réalités scientifiques. On ne peut pas dire ce qu'il y a dans une boisson sans l’analyser, ce n'est techniquement pas possible de déterminer visuellement s'il y a de la drogue dedans ou non. La flottaison des glaçons ou l'effervescence n'alertent pas sur la présence de la drogues ou de médicaments."

Leïla Chaouachi, pharmacienne au CEIP-A de Paris, confirme que "des recommandations aussi générales ne peuvent pas être précises compte tenu de la multiplicité des cas de soumission chimique" et souligne : "S'il y avait un moyen aussi facile et efficace pour se prémunir contre la soumission chimique, ce serait formidable. Malheureusement, la réalité est infiniment plus complexe."

"Les conseils donnés dans cette publication n'ont pas de base scientifique. [...] Il convient d’être très prudent sur l’interprétation de ces signaux, seuls ou combinés, puisqu’ils ne sont pas propres à la présence de drogue ou substance dans un verre", abonde aussi la Mildeca.

Elle précise, à titre d'exemple, que le GHB, ou acide gammahydroxybutyrique - qui figure, comme le rappelle le ministère de l'Intérieur, parmi "les stupéfiants dont l’usage est interdit car à une certaine dose il devient un puissant somnifère et amnésiant" - "est incolore, inodore et sans goût".

"Dans les bars, les boîtes de nuit ou au cours de soirées, des personnes profitent du contexte festif pour mélanger du GHB à la boisson de leur victime à leur insu, à dessein d’altérer leur discernement ou le contrôle de leurs actes et ce, afin de commettre des vols, des agressions, des abus sexuels", rappelle le ministère.

Des cocktails dans un bar parisien, le 11 juillet 2013 (archive/illustration). ( AFP / KENZO TRIBOUILLARD)

"Avec des indices aussi généraux, toutes les boissons peuvent être suspectes"

Pour Leïla Chaouachi, "les recommandations proposées par ces visuels supposent que les boissons consommées soit translucides, sans bulles et fraîches".

"Qu’en est-il des boissons chaudes ? Gazeuses ? Des cocktails sombres ? Multicolores ? Servis dans un verre rempli de glace pilée ou opaque ?", pointe du doigt la spécialiste, qui déplore qu'"avec des indices aussi généraux, toutes les boissons sont suspectes", a fortiori dans un contexte festif (lumière tamisée, musique, mouvement...) peu propice à de telles observations.

On pouvait trouver mention de ces "conseils" sur le site du Centre régional d'information et de prévention du sida et pour la santé des jeunes (CRIPS) d'Ile-de-France, qui préconisait, jusqu'12 septembre 2022, pour se protéger d'une "agression au GHB", de "surveiller les possibles changements de sa boisson : goût salé, apparence brumeuse ou changement de couleur, quantité excessive de bulles, ou glaçons qui coulent au fond du verre".

Interrogé le 12 septembre par l'AFP sur ces mentions, le CRIPS a répondu qu'il allait "quelque peu modifier la formulation pour éviter toute généralisation susceptible de provoquer un malentendu".

Depuis le 13 septembre 2022, la page ne mentionne plus ces critères parmi ses conseils de protection.

Une soumission chimique aussi réalisée par "usage médicamenteux"

Bien que le GHB fasse partie des substances utilisées à des fins de soumission chimique, que l'Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) définit comme "l’administration à des fins criminelles (viols, actes de pédophilie) ou délictuelles (violences volontaires, vols) de substances psychoactives à l’insu de la victime ou sous la menace", il est loin d'être le seul produit auquel recourent ces criminels.

"Se focaliser sur le GHB, présenté dans la culture populaire, notamment dans certaines séries, comme la drogue du violeur, qui serait un produit gluant faisant tomber les glaçons, c'est passer complètement à côté d'un grand pan de la soumission chimique, qui se fait via un usage médicamenteux, notamment par des produits hypnotiques non utilisables sous forme liquide", souligne ainsi Rachel Vigne, coordinatrice prévention à Avenir Santé, une association qui participe notamment au dispositif de prévention et de réduction des risques en milieu festif parisien, "Fêtez clairs".

D'après l'enquête de soumission chimique de 2019 réalisée par le CEIP-A de Paris, alors que la "proportion de cas de soumission chimique vraisemblable" restait "toujours basse (9% des déclarations)" avec "un profil des victimes inchangé (jeunes femmes victimes d’attouchements sexuels, enfants chimiquement battus ou sédatés dans un but d’homicide)", le "groupe des antihistaminiques" devenait pour la première fois le produit le plus utilisé parmi ces substances.

Capture d'écran, prise le 14 septembre 2022, d'une partie des résultats de l'enquête "soumission chimique 2019" réalisée par le CNEIP-A.

Les boissons, loin d'être le simple "vecteur" de soumission chimique

Selon Leïla Chaouachi, qui est aussi experte nationale sur l'enquête soumission chimique auprès de l'ANSM, les visuels partagés sur les réseaux sociaux sont d'autant plus trompeurs qu'ils entretiennent "l'idée reçue" selon laquelle la soumission chimique se ferait forcément via une boisson alcoolisée.

"Bien que la boisson alcoolisée soit le principal vecteur retrouvé dans notre enquête, elle n’est pas le seul. Eau, boissons softs, nourriture sont autant de vecteurs identifiés. Parfois, le leurre suffit : quelqu'un vous présente un produit comme étant telle chose alors que c'en est une autre", explique la spécialiste.

Leïla Chaouachi préconise donc plutôt des réflexes de bon sens : "Prêter attention au vecteur n’est pas pour autant une idée absurde. Nous le faisons déjà de façon instinctive : si on commande un coca et qu’il n'a pas le goût de coca, nous sommes de fait alertés. Mais observer en amont sa boisson pour déjouer une tentative de soumission chimique est une toute autre démarche. Elle est faussement protectrice et renvoie encore la responsabilité aux victimes qui ne seraient jamais assez prudentes."

Jenny Becam souligne elle aussi qu'"il faut plutôt se fier au goût, les médicaments ayant rarement bon goût", tout en précisant que ce changement peut être "difficile à déceler" quand la substance est utilisée en "faible quantité ou camouflée dans une boisson alcoolisée et/ou sucrée."

Capture d'écran d'un flyer proposé sur le site du dispositif "Fêtez clairs", réalisée le 14 septembre 2022.

Des visuels inspirant un sentiment de "fausse sécurité"

La Mildeca, qui déplore auprès de l'AFP le "sentiment de fausse sécurité" que peuvent induire ces visuels, dispense toute une série de recommandations sur son site : "ne pas consommer de boisson dont on ignore la provenance" ou venant "d'une autre personne", "ne pas laisser son verre sans surveillance"...

En plus de ces recommandations, Rachel Vigne préconise "d'avoir au sein de son groupe d'amis une vigilance sur les verres des autres". Un conseil également formulé par Samira Djezzar : "Il n'y a pas mieux qu'un capitaine de soirée pour surveiller un groupe, s'assurer de ne pas perdre ses amis de vue et rester vigilant." "En revenant des toilettes, si on a un doute sur le verre qui se trouve devant nous, il vaut mieux en recommander un autre", poursuit la spécialiste.

Enfin, si une personne se sent mal (troubles d'élocution, somnolence, vertiges), il est alors recommandé d'alerter le personnel de l'établissement, et, s'il dispose d'une "safe zone", les membres de son équipe, spécialisés dans ce type de prise en charge.