Angoulême 2023: comment Alison Bechdel est devenue l'une des figures incontournables de la BD

La dessinatrice américaine Alison Bechdel en 2022 - Joel Saget
La dessinatrice américaine Alison Bechdel en 2022 - Joel Saget

À 62 ans, l'autrice américaine Alison Bechdel, connue pour Les Gouines à suivre et Fun Home, et initiatrice du fameux test de Bechdel, récolte les honneurs. Elle est ainsi la première bédéaste nommée au prix Médicis pour Le Secret de la force surhumaine, en septembre dernier. Et son œuvre a fait l'objet d'un cours au Collège de France. Alison Bechdel, figure aussi avec Catherine Meurisse et Riad Sattouf parmi les finalistes du Grand Prix du festival d'Angoulême.

Modèle pour plusieurs générations de dessinateurs et de dessinatrices queers, Alison Bechdel a été sacrée "la papesse de la BD féministe et LGBT" en août par Le Monde. Aussi discrète que modeste, elle confie être embarrassée par ce titre, qu'elle préfère attribuer à Howard Cruse (1944-2019), pionnier des comics LGBT et créateur de la revue Gay Comix, qui l'a incitée dans les années 1980 à raconter ses propres histoires.

"C'est lui qui aurait dû avoir ce titre", insiste-t-elle auprès de BFMTV. "Il y avait tout un mouvement [d'artistes]. Ce n'était pas juste moi. J'ai été influencée par des artistes. On a travaillé ensemble pour changer le système. Si ça n'avait pas été moi, ça aurait quelqu'un d'autre."

"Je suis exhibitionniste dans mon travail"

Alison Bechdel est un paradoxe. Si cette autrice née en 1960 cultive le secret autour de sa vie, chacun de ses livres explore dans les moindres détails les moments phares de son existence: la découverte de l'homosexualité de son père après sa mort (Fun Home), ses relations complexes avec sa mère distante (C'est toi ma maman?), son goût pour la musculation (Le Secret de la force surhumaine).

"J'ai été élevée dans la religion catholique", raconte-t-elle. "J'aimais beaucoup me confesser. J'adorais la sensation. Je me sentais pure, telle une sainte. À l'âge adulte, je suis devenue mémorialiste et j'ai commencé à écrire sur ma vie. C'est un exercice similaire: j'ai l'impression que je dois me confesser sur tout ce que j'ai fait, de manière très scrupuleuse, avec beaucoup d'honnêteté."

Et la dessinatrice d'ajouter: "Je suis exhibitionniste dans mon travail, mais pas dans ma vie privée. Je préférerais publier un livre et ne pas avoir à en parler. Mais ce n'est pas ainsi que les choses fonctionnent. C'est une malédiction et une bénédiction. J'ai l'impression que je dois justifier mes actions, mais c'est aussi très amusant d'essayer de comprendre une situation réelle et de la retranscrire en BD."

"La meilleure sensation au monde"

L'autobiographie la passionne. "J'adore raconter des histoires à partir de la réalité. Il n'y a pas de logique ou de sens dans nos vies. C'est un puzzle très amusant à résoudre. Je n'ose pas m'imaginer faire de la fiction." Dessiner est pour elle une "activité vitale": "C'est la meilleure sensation au monde. Vous pénétrez dans un moment d'intense concentration où vous ne faites que ça et c'est un délice."

Alison Bechdel est une travailleuse acharnée. Il lui faut souvent plusieurs années pour terminer ses livres. Fun Home a été publié en 2006 aux Etats-Unis, C'est toi ma maman? en 2012 et Le Secret de la force surhumaine en 2021. "Pour Le Secret de la force surhumaine, j'avais besoin de temps et d'expérience", justifie Alison Bechdel. Puis il y a eu les choses de la vie: "Ma mère est morte au moment où j'ai commencé ce livre."

"Je voulais faire un livre rigolo, mais la mort de ma mère a changé un peu le fond du livre", poursuit la dessinatrice, qui a besoin d'un calme quasi religieux pour écrire. "Après la mort de ma mère, j'ai mis du temps avant de retrouver le calme pour travailler." Quand elle dessine, elle a besoin en revanche du brouhaha de la télévision, où elle regarde "en boucle" Curb Your Enthusiasm et Sex and the City.

Si sa dernière BD annonce dévoiler "le Secret de la force surhumaine", la dessinatrice ne le possède pas. "Ce livre parle justement du fait que personne n'est surhumain", glisse la dessinatrice, animée par un perpétuel doute. Un doute qui se manifeste dans ses livres où elle se dessine à chaque page: "J'essaye toujours de montrer que j'existe. J'espère un jour ne plus avoir besoin d'affirmer de la sorte mon existence."

"En paix" avec le test de Bechdel

La retenue dont fait preuve Alison Bechdel est à la hauteur de l'ombre écrasante de Fun Home. "Personne ne vous prévient des dangers d'écrire un best-seller", s'amuse-t-elle. "Je suis très reconnaissante, mais c'était difficile après d'écrire un autre récit autobiographique. Le livre sur ma mère a déçu le public, qui voulait quelque chose de similaire à Fun Home. C'était difficile, mais je suis fière d'être restée fidèle à ma vision."

Les références au test de Bechdel - qui vise à mettre en évidence la sous-représentation de personnages féminins dans le cinéma - lui empoisonnent aussi la vie. "J'essaye de prendre mes distances avec. Je suis contente que ça soit devenu important, mais je n'ai pas besoin d'en parler à tout bout de champ." Car ce fameux test, mentionné dans un strip de 1985, avait été imaginé avant tout comme une blague.

"Je n'avais jamais cru que ça deviendrait quelque chose d'aussi important", assure-t-elle. "Je suis en paix avec ça maintenant. Je l'avais imaginé pour célébrer les personnages féminins. C’est l'un des sujets phares de mon travail."

"Je ne dessinais que des hommes"

Elle-même a commencé tardivement à représenter des personnages féminins. "Jusqu'à mes 19 ans, je ne dessinais que des hommes. C'est lorsque j'ai fait mon coming out que je me suis dit que c'était étrange de ne dessiner que des hommes. Mais il n'y avait que des mecs qui faisaient des trucs intéressants dans mon enfance! Je ne voulais pas dessiner une femme en train de repasser, mais un policier!"

Dessiner des personnages féminins a longtemps été "difficile", révèle-t-elle: "J'ai dû m'entraîner pour y arriver. Si je me disais que c'était une lesbienne, j'arrivais mieux à la dessiner. Je n'arrive pas à croire que je parle de ça publiquement, mais c'est comme ça que je fonctionne!" La découverte dans les années 1980 de comics lesbiens (comme Come Out Comix de Mary Wings) a été "un coup de tonnerre".

Devenue 40 ans plus tard une icône de la communauté LGBTQIA+, Alison Bechdel regrette seulement de ne pas avoir abordé les grands enjeux de son temps comme le sida dans Les Gouines à suivre, strip humoristique racontant le quotidien de lesbiennes entre 1983 et 2008. "C'était une erreur", concède-t-elle. On lui a reproché aussi de ne pas aborder les violences conjugales. "C’était un sujet trop sombre, que par ailleurs je ne connaissais pas."

Bientôt Bechdel en série animée?

Avec seulement trois livres en quinze ans, elle pourrait aussi regretter de ne pas être plus productive. "C'est bien de prendre du temps! Quelle est l'urgence?" L'argent, souvent, lui répond-on. Elle en fera d'ailleurs le sujet d'un prochain livre qu'elle annonce comme étant moins autobiographique et plus autofictionnel. Elle s'y met en scène en dessinatrice quittant la BD pour la télévision, par appât du gain.

Alison Bechdel réfléchit également à offrir un revival à ses Gouines à suivre, qu'elle aimerait intégrer dans cette nouvelle BD. Un projet qui l'enthousiasme davantage que l'adaptation hollywoodienne de la comédie musicale Fun Home par Jake Gyllenhaal. Alison Bechdel n'est pas impliquée dans le projet dont elle suit lointainement les évolutions (deux ans après l'annonce du projet, le tournage n'a pas été annoncé).

Bechdel planche enfin depuis plusieurs mois avec l'actrice Carrie Brownstein sur une adaptation sous forme de série animée des Gouines à suivre. "On doit soumettre notre scénario. On verra ce qu'il se passe", confie Bechdel, qui aimerait voir le projet aboutir après des années de projets avortés. "Ce serait vraiment cool. On verra."

Article original publié sur BFMTV.com