André Tubeuf : "A Louis Le Grand, j'ai partagé le complexe provincial"

*

Là où vous avez grandi le mot « prépa » n’existait pas. Comment se retrouve-t-on en 1946 sur les bancs d’un des plus prestigieux établissements scolaires français ?

Lors d’un pèlerinage à Jérusalem, j’ai eu une illumination et mes parents craignaient à Beyrouth que je me précipite dans les bras des révérants pères. Il fallait m’éloigner, l’unique solution était de m’envoyer en France. Pas à Saint-Croix à Neuilly, comme mon frère avant moi, c’était trop tard. La guerre m’avait empêché de poursuivre des études normales : en Turquie, aucune école française ne pouvait m’accueillir et à Beyrouth, l’université Saint-Joseph avait envoyé ses meilleurs professeurs en France. Avec deux ans d’avance et des facilités, je caracolais, sans avoir connu la véritable concurrence.

En arrivant, quelles ont été les difficultés rencontrées sur place ? Comment s’intègre-t-on quand « Français de l’étranger », on se sent, ainsi que vous le confiez dans le livre, si différent ?

Interne à Louis-le-Grand, je me suis trouvé face à un monde inconnu, terrible par la masse que cela représentait. Ce n’était pas un univers cruel, ni hostile, mais inaccessible : je ne connaissais pas les circuits, ni les moyens pour les pénétrer. J’avais moins de 16 ans, j’étais isolé et ne maitrisais ni le grec, ni d’autre langue que l’anglais. On se disait : il est jeune, il mûrira, tout le monde évolue dans cet univers. Mais sans les codes d’accès, on est perdu. En première année, je surnageais mais j’avais du bagout, une petite plume et de temps en temps, tombait une bonne note. On était des coqs de village, tous premiers dans nos patelins ! C’est l’année suivante, avec ces khûbes et bikhâs que j’ai été confronté à la réalité: ce que je savais en latin ne valait rien ; en français, en dehors de Jules Verne et de Dumas, je n’avais rien lu. Ma volonté avait beau être totale, je ne pouvais y arriver, comptant sur mes faibles forces, comparé à mes condisciples préparés depuis la 6e. Mais dans cette marmite bouillonnante des internes, c’est comme si le Saint-Esprit redistribue les cartes : mystérieusement, chacun en absorbe une partie et parce que les autres tentent de faire de leur mieux, on se met soi-même à essayer de mieux faire.

Lire la suite