Un an après, les Hong-Kongais manifestent toujours contre «la mainmise de Pékin»

Les Hong-Kongais sont à nouveau dans la rue. Il y a un an, le 9 juin 2019, ils avaient été plus d’un million (240 000 selon la police) à manifester contre la « loi d’extradition », qui aurait autorisé Pékin à emmener en Chine continentale toute personne arrêtée sur le territoire hong-kongais. Cette manifestation en annonçait d’autres, qui ont finalement abouti au retrait du texte. La mobilisation a pourtant continué, stoppée uniquement en décembre dernier par le coronavirus. Mais aujourd’hui et malgré le risque sanitaire, Pékin mobilise à nouveau les Hong-Kongais contre elle avec sa « loi sur la sécurité ».

Retrait du projet de loi et violences policières

Les premières manifestations contre la loi d’extradition avaient débuté en mars 2019 par un rassemblement du parti pro-démocratie Demosisto (créé après le «  Mouvement des parapluies » de 2014) devant les bâtiments du gouvernement. À partir de là, elles ont lentement pris de l’ampleur pour dépasser le 9 juin le million de personnes (240 000 selon la police), du jamais vu depuis 1997 et la rétrocession par le Royaume-Uni du territoire semi-autonome à Pékin. Mais la cheffe de l’exécutif hong-kongais Carrie Lam ne flanche pas.

Le 12 juin, les manifestants empêchent l’examen du texte en seconde lecture et sont violemment dispersés par les forces de l’ordre qui utilisent gaz lacrymogènes et balles en caoutchouc – un choc pour des Hong-Kongais qui n’y sont pas habitués. Le 15 juin, Carrie Lam annonce la suspension du projet de loi, qu’elle ne retire pas pour autant. Inacceptable pour les manifestants, qui continuent de manifester par centaines de milliers.

Début juillet, le LegCo, le Parlement hong-kongais, est brièvement occupé par les manifestants. Le 21 juillet, des hommes suspectés d’appartenir à la mafia et d’agir pour le compte de la police attaquent les manifestants à coups de bâtons dans la station de métro de Yuen Long. Les semaines suivantes, les violences sont de plus en plus fréquentes, avec des accusations de violences policières renforcées par des images et des vidéos circulant sur les réseaux sociaux.

Une grève générale, très suivie, est organisée début août. Pendant plusieurs jours, les manifestants occupent et bloquent l’aéroport international de Hong Kong. Les manifestants ont maintenant cinq demandes : le retrait complet du projet de loi, la création d’une commission d’enquête indépendante sur les accusations de violences policières, le retrait de la qualification d’« émeutiers » (ce qui est passible de dix ans de prison) pour les manifestants, une amnistie pour les personnes arrêtées (plus de 9 000 à ce jour), l’instauration du suffrage universel.

Le 4 septembre, lorsque Carrie Lam annonce le retrait du projet de loi, il est trop tard : les manifestants veulent que la cheffe de l’exécutif réponde aussi à leurs quatre autres demandes, ce qu’elle se refuse à faire.

Les manifestations continuent, malgré les arrestations : le mouvement a retenu les leçons de la « Révolution des parapluies » en 2014. L’arrestation de ses dirigeants avait décapité l’ancien mouvement, le nouveau affirme en être dépourvu.

Les députés pro-démocratie remportent les élections locales

Le 1er octobre, lors des manifestations qui accompagnent le 70e anniversaire de la fondation de la République populaire de Chine, un policier tire à balle réelle sur un adolescent. Et près de 270 personnes sont arrêtées selon le site Hong Kong Free Press, un record depuis le début du mouvement. Carrie Lam interdit le port du masque dans les lieux publics, un ordre qui ne sera pas suivi par des manifestants masqués depuis le début du mouvement pour protéger leurs identités.

Le 18 novembre se tiennent les élections locales. Elles vont attirer un nombre record de candidats et d’inscrits, et les pro-démocratie les remportent haut-la-main avec 17 des 18 conseils de districts. Le camp pro-Pékin vit sa pire défaite. La cheffe de l’exécutif Carrie Lam s’engage alors à « améliorer la gouvernance » de l'exécutif, tout en continuant à opposer une fin de non-recevoir aux demandes des manifestants : pour elle, ce vote signifie que les Hong-Kongais veulent revenir à une vie normale. Les manifestations continuent.

Covid-19 et loi sur la sécurité nationale

En janvier, les premiers cas de coronavirus apparaissent à Hong Kong : c’est un des premiers territoires touchés après la Chine continentale. Mais l’épidémie est rapidement jugulée : à ce jour, seuls 1 000 cas et quatre décès sont recensés. Les rassemblements en public de plus de quatre personnes sont interdits, ce qui constitue un coup d’arrêt pour des manifestations qui au bout de dix mois ne s’essoufflaient toujours pas. Quelques rassemblements ont encore lieu, mais explique alors à RFI le député pro-démocratie Fernando Cheung, la police se sert des interdictions liées au coronavirus pour les disperser. Les arrestations, elles, continuent, avec celles à la mi-avril de 15 militants pro-démocratie pour leur participation à des manifestations interdites en août 2019.

Début mai, des heurts opposent au Parlement députés pro-démocratie et pro-Pékin sur un projet de loi réprimant tout outrage à l’hymne national chinois : un texte vu par l’opposition comme un nouveau moyen de museler toute dissidence.
C’est dans ce contexte tendu que Pékin dépose au Parlement chinois sa « loi sur la sécurité nationale » pour Hong Kong : un texte visant à punir les activités « terroristes », la subversion ou encore l’ingérence étrangère sur le territoire semi-autonome – depuis un an, Pékin voit la main de « forces étrangères » derrière les manifestations.

En fait, Hong Kong aurait dû adopter elle-même une loi de ce genre. C’est en tous cas ce que prévoyait la mini-Constitution mise en place quand le Royaume-Uni a rendu le territoire à la Chine. Mais en 2003, le gouvernement hong-kongais tente de faire passer une loi sur la sécurité nationale et un demi-million de personnes descendent dans les rues pour défendre leurs libertés (garanties par le concept « Un pays, deux systèmes » et selon elles mis en danger par le texte. Le projet est mis de côté. Mais aujourd’hui, Pékin intervient directement, persuadé selon le journal South China Morning Post que le Parlement hong-kongais n’arrivera pas à voter ce genre de loi lui-même « à cause du climat politique » actuel.

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Le projet de loi est nécessaire pour protéger la sécurité nationale et punir « les éléments politiques violents » selon Carrie Lam, la cheffe de l’exécutif. Son chef de la sécurité affirme, lui, que « le terrorisme se développe dans la ville » : une manifestation vient de réunir (le 25 mai) des milliers de personnes opposées au texte.

Tiananmen

Malgré les restrictions de rassemblements dues au coronavirus, le mouvement semble repartir. D’autant que, pour la première fois depuis 30 ans, la police avait interdit la veillée organisée tous les 4 juin par les Hong-Kongais en hommage aux victimes de la répression place Tiananmen en 1989. Pourtant, ils ont été des milliers à braver l’interdiction, organisant des rassemblements dans plusieurs quartiers et convergeant vers leur traditionnel point de rassemblement, le parc Victoria. Mais on était loin des rassemblements des années précédentes. Et le même jour, le Parlement hong-kongais adoptait le texte criminalisant tout outrage à l’hymne national chinois.

Le projet de loi sur la sécurité nationale doit, lui, être rédigée par le Comité permanent du Parlement chinois. Il pourrait être adopté fin août, et incorporé dans la mini-Constitution de Hong Kong avant les élections parlementaires (attendues pour septembre sur l’île semi autonome). La question est de savoir si d’ici là le mouvement de protestation contre « la mainmise de Pékin » aura véritablement repris.

Un jeune militant pro-démocratie témoigne

Justin, jeune militant pro-démocratie âgé de 24 ans, est tiraillé entre colère et désillusion.

RFI : Quel espoir aviez-vous lorsque vous avez rejoint le mouvement prodémocratie le 9 juin dernier ?

Justin : Je voulais me battre pour nos libertés et pour l’autonomie de Hong Kong. Hong Kong est Hong Kong à cause de son système juridique, indépendant de celui de la Chine continentale. Le projet de loi que le gouvernement local voulait nous imposer à l’époque rendait possibles des extraditions de dissidents vers la Chine et menaçait directement cette indépendance juridique. Notre but principal était donc de combattre cette loi.

Depuis, le mouvement s’est radicalisé et il y a eu de violents affrontements avec la police. Faites-vous parti des frontliners et donc de ceux parmi les manifestants qui pensent que la violence est devenu le seul moyen de se faire entendre ?

Il y a eu des situations chaotiques. Au début, nous ne nous attendions pas à affronter directement la police. Mais malheureusement, je me suis parfois trouvé en première ligne dans des heurts avec les forces de l’ordre. J’ai été devant, à éteindre des bombes lacrymogènes, mais je n’ai jamais participé aux jets de cocktails Molotov. Quand les manifestants se sont radicalisés, beaucoup de Hong-Kongais avaient des sentiments partagés et se demandaient si c’était la bonne marche à suivre. Pendant des décennies, nous étions tous partisans d’une lutte non-violente. Mais on a réalisé que peu importait combien de Hong-Kongais descendaient dans la rue, que l’on soit un voire deux millions, les autorités s’en fichaient. Donc, je pense que nous devons renforcer nos actions pour montrer au monde que nous sommes mécontents de notre gouvernement qui ne répond pas à nos attentes. C’est pour cela que nous avons dû agir.

Sous la pression de la rue, la cheffe du gouvernement local Carrie Lam a dû retirer la loi sur les extraditions. Mais aujourd’hui, Pékin impose d’autres lois à Hong Kong, comme celle qui criminalise toute insulte à l’hymne national chinois ou celle sur la sécurité nationale qui vise à interdire le terrorisme, la sécession, la subversion et l’ingérence étrangère. Craignez-vous que Pékin grignote une par une vos dernières libertés ?

Nous les avons déjà perdues. La loi sur l’hymne national est passée et la loi sur la sécurité nationale viendra aussi. Le fait que le Parti communiste chinois puisse imposer une loi à Hong Kong est bien la preuve que la Chine néglige complètement notre propre système législatif : toute loi doit normalement être débattue et votée dans notre parlement local. Ce n’est plus le cas et cela veut donc dire que notre liberté et notre système législatif indépendant sont déjà anéantis. J’ai lu que des syndicats ont organisé un sondage sur le projet de loi sur la sécurité nationale. Le gouvernement considère ce sondage comme une menace pour la sécurité nationale – cela prouve bien que nous avons déjà perdu notre liberté d’expression.

La Chine s’est engagée, dans la Déclaration commune sino-britannique de 1984, à respecter l’autonomie de Hong Kong jusqu’en 2047 après la rétrocession britannique du territoire en 1997. Ce modèle garantissait à Hong Kong des libertés inconnues sur le continent. Cette promesse, a-t-elle été trahie par Pékin ?

Absolument. Déjà en 2003, la Chine voulait faire adopter sa loi sur la sécurité nationale, au mépris du modèle un pays deux systèmes. Aujourd’hui, le régime chinois impose cette loi sur la sécurité en violant clairement la déclaration sino-britannique.

Comptez-vous, malgré tout, continuer votre lutte pour la démocratie ou éprouvez-vous parfois un sentiment de désillusion face à la mainmise grandissante de la Chine sur Hong Kong ?

Moi, j’ai été pessimiste depuis le premier jour de mon engagement. Je ne m’attendais même pas à ce que l’on réussisse à retoquer la loi qui permettait des extraditions. C’est un succès formidable et inattendu. Je ne m’attendais à aucune victoire. Mais c’est de ma responsabilité de faire entendre ma voix. Si je ne le fais pas maintenant, dans quelques années je ne pourrai plus me regarder dans la glace. Nous devons rester engagés. Je continuerai donc de protester, même si ce sera de plus en plus difficile. La situation a beaucoup évolué. L’an dernier, nous avons manifesté contre la loi sur l’extradition et notre cible était le gouvernement local de Hong Kong. Mais aujourd’hui, on se rend compte que le gouvernement hong-kongais n’est plus qu’une marionnette de Pékin. Notre adversaire maintenant c'est la Chine. Nous devons continuer à dire au monde que nous ne nous résignerons pas, malgré tout.

Le Royaume-Uni a annoncé qu’il proposerait à 2,9 millions de Hong-Kongais des passeports et la citoyenneté britannique. Songez-vous à partir vivre ailleurs ?

Je n’ai jamais voulu quitter Hong Kong. C’est mon pays natal, j’ai grandi ici, ma famille et mes amis sont ici, ma culture aussi. Encore aujourd’hui, mes amis et moi, nous discutons de nos projets professionnels, que nous souhaitons réaliser ici. Mais à vrai dire, Hong Kong n’est plus Hong Kong. Tout a changé depuis un an. Donc, nous sommes bien obligés de réfléchir à une porte de sortie. Je comprends que beaucoup de mes amis envisagent de s’exiler. Moi aussi. Heureusement, je suis né avant la rétrocession de 1997 et je peux donc renouveler mon passeport britannique. Je suis en train de faire cette démarche. Lorsque la situation se dégradera encore plus et que Hong Kong sera totalement sous emprise chinoise, je quitterai le territoire pour vivre au Royaume-Uni ou ailleurs.

Lors des manifestations, vous brandissez toujours cette pancarte : « Soutenez Hong Kong ». Qu’attendez-vous des Etats-Unis et de l’Europe ?

Je suis très reconnaissant du soutien que nous avons récemment obtenu des pays occidentaux, de leurs critiques de la Chine. Je ne m’étais pas attendu à des prises de parole si fortes. Cela peut mettre la pression sur la Chine et peut-être même la forcer à révoquer la loi sur la sécurité nationale. Par ailleurs, le soutien international fera comprendre à tous les Hong-Kongais que nous nous battons pour une cause juste. La communauté internationale ne pourra plus ignorer Hong Kong, cette ville si développée, moderne et démocratique. Si cela peut arriver ici, ça pourra arriver ailleurs. Nous disons alors à la Grande-Bretagne, à la France, à l’Allemagne et aux Etats-Unis : ‘Votre liberté n’est pas une évidence, un jour vous pouvez la perdre.’ C’est pour cette raison que je suis si reconnaissant que beaucoup de pays occidentaux nous soutiennent.

Propos recueillis par Heike Schmidt