"Anéantir" de Michel Houellebecq n'omet pas le monde des médias

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Michel Houellebecq, ici au mois de septembre 2019, en Espagne. (Photo: Carlos R. Alvarez via Getty Images)
Michel Houellebecq, ici au mois de septembre 2019, en Espagne. (Photo: Carlos R. Alvarez via Getty Images)

LITTÉRATURE - Non, le nouveau roman d’anticipation de Michel Houellebecq ne parle pas que de Bruno Le Maire, de terrorisme ou de campagne présidentielle. Anéantir, publié par les éditions Flammarion et qui sort ce vendredi 7 janvier, n’épargne pas le monde du petit écran d’aujourd’hui.

À commencer par quelques-unes de ses figures, au premier rang desquelles Cyril Hanouna. Nous sommes en 2027 et le présentateur de Touche pas à mon poste a disparu des radars. Paul Raison, héros du livre, ne sait plus très bien si c’est pour des accusations d’exhibitionnisme, de harcèlement sexuel ou “carrément de viol”. “Plus personne ne se souvenait de l’avoir employé ni même croisé”, alors que l’animateur clé des chaînes du groupe Bolloré “croyait avoir des appuis solides dans le milieu”, imagine le récit.

Michel Drucker, lui aussi, nous a quittés, mais pour des raisons différentes. La vedette de France Télévisions est morte, peu de temps après son émission d’adieux organisée le jour de son quatre-vingtième anniversaire, “un des moments majeurs de la télévision des années 2020”. Comme Jacques Martin, l’animateur de Vivement Dimanche était déjà en passe de devenir patrimonial, “dès les premières semaines suivant son décès”.

Anéantir n’est pas une fiction sur les médias. Son histoire, c’est celle d’un conseiller du ministre de l’Économie qui, à la suite de l’infarctus cérébral de son père, tente de joindre les deux bouts entre ses questions sur la mort, les tensions familiales, la crise dans son couple et le contexte sociétal français, miné par les inégalités sociales et l’omniprésence de la droite et l’extrême droite.

Des personnages de fiction...

La presse y tient, elle aussi, un rôle. Outre les références aux chaînes d’info, “qui ne peuvent traiter qu’un sujet à la fois pendant une période donnée”, les titres dits de “centre gauche” ne sont pas oubliés. Leurs éditorialistes, non plus. Laurent Joffrin, surnommé “mon Groslolo”, “fait son jogging tous les matins sur la plage de Dieppe”. Le nom de son dernier papier? “Un fascisme propre sur lui.” “C’est tout joli tout mignon, comme il sait faire”, souffle une protagoniste dans l’ouvrage.

Nés de l’esprit du romancier, deux personnages contribuent à cette peinture du monde médiatique. Le premier s’appelle Benjamin Sarfati. Celui qu’on prénomme parfois “Ben” ou “Big Ben” a fait sa carrière chez TF1, où il a d’abord animé une émission pour ados inspirée des Jackass, un degré humiliant au-dessus, avant d’avoir son propre talk-show hebdomadaire, puis quotidien, aux portes duquel nombre d’hommes politiques se pressent. Médiocre, parfois même décrit comme idiot, il est pourtant choisi par le président de la République pour lui succéder.

De la seconde, nous ne connaissons que le prénom: Indy. Journaliste, c’est la belle-sœur de Paul Raison. C’est la bête noire de la famille. Passée de L’Obs au Figaro, puis du Figaro à Marianne, on la décrit sans conviction, si ce n’est d’avoir du mal avec les tribunes d’Éric Zemmour, bien qu’elle défende son droit à s’exprimer. Elle est l’autrice, dans Anéantir, d’un article dénonçant l’enlèvement du père du héros de son Ehpad (et orchestré par son fils), une enquête motivée, dit-on, pour nuire à sa belle-famille.

... qui en disent long?

Le sort réservé à ces personnages n’est pas anodin. Il fait écho au rapport ambigu que Michel Houellebecq entretient depuis de longues années avec les médias. Lors de la parution de Soumission, en 2015, Le Monde avait approché l’écrivain pour une série d’articles. Après avoir décliné les sollicitations de la journaliste Ariane Chemin, l’auteur avait envoyé un mail à une trentaine de ses confrères de l’édition pour les inviter à faire de même, recommandant à ses proches de lancer des poursuites judiciaires si des informations privées étaient publiées dans les pages du journal sans leur consentement.

Un mois avant la parution de ces articles, Michel Houellebecq s’était finalement décidé à répondre aux questions d’un autre quotidien, Le Figaro. Dans son entretien, il disait alors être “pourchassé” par Le Monde. Il accusait la journaliste d’être à l’origine “d’un mélange de faits vrais, d’affabulations crédibles et d’insinuations malveillantes”.

Les interviews de l’écrivain de 65 ans sont rares, très rares. En marge d’une rencontre littéraire, il a déclaré dans de l’émission Stupéfiant, diffusée sur France2 qu’il ne dit “plus rien d’intéressant”. Souvent pris de remords pour ne pas avoir dit une chose plutôt qu’une autre après un échange, il dit “avoir l’esprit d’escalier” et que, dans ce cas-là, “il ne faut pas faire d’interview”.

La sortie de son nouveau roman n’a pas échappé à cette dualité. Bien que son éditeur ait d’abord promis, dans un communiqué de presse, que le romancier n’accorderait aucune interview, celui-ci est pourtant bel et bien sorti de son silence. Et ce, dans les colonnes du Monde(mais pas à Ariane Chemin), le 30 décembre dernier. “Dans mes livres, comme dans les contes d’Andersen, déclare-t-il, on comprend tout de suite qui sont les méchants et qui sont les gentils. Et s’il y a très peu de méchants dans Anéantir, j’en suis très content.” À chacun sa lecture du livre, comme de cette citation.

À voir également sur Le HuffPost: Comment Houellebecq impose le silence à la télé

Cet article a été initialement publié sur Le HuffPost et a été actualisé.

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