Amnistie, réseaux sociaux, promesses aux femmes: comment les talibans soignent leur image à coups de com'

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Zabihullah Mujahid, maître d'oeuvre de la communication des talibans, lors d'une conférence de presse, le 17 août.   - Hoshang Hashimi
Zabihullah Mujahid, maître d'oeuvre de la communication des talibans, lors d'une conférence de presse, le 17 août. - Hoshang Hashimi

Les patrouilles en armes, une société réduite par la terreur, les membres coupés sous les injonctions de la charia, les exécutions dans les stades, les femmes enfermées à la maison ou sous d'épaisses burqas noires. Mais ça, c'était avant. Du moins, si on en croit les porte-paroles et la communication des talibans.

Le groupe a repris Kaboul dimanche, et rétabli sur l'Afghanistan un régime qui avait laissé de si funestes souvenirs lors de son premier passage au pouvoir, entre 1996 et 2001. D'ailleurs, les islamistes ont aussitôt qualifié l'Etat reconquis du nom qu'il avait pris sous leur férule des années 90: l'Emirat islamique d'Afghanistan. Toutefois, les talibans ne souhaitent pas encourager le parallèle.

Amnistie proclamée, condition des femmes, garanties des biens et des personnes: les talibans multiplient ces derniers jours déclarations et gestes d'ouverture, et ripolinent leur communication. Comme une manière de soigner leur image à destination de l'étranger.

Ne pas répéter les erreurs du passé

"Si la question est basée sur l'idéologie, et les croyances, il n'y a pas de différence... mais si c'est en fonction de l'expérience, de la maturité et de la perspicacité, sans aucun doute, il y a de nombreuses différences". L'affirmation est tombée au beau milieu de l'exercice, nouveau en lui-même pour ce groupe islamiste très rigoriste, d'une conférence de presse tenue mardi par Zabihullah Mujahid, l'un des porte-paroles des talibans.

En effet, si les talibans entendent maintenir mordicus leur attachement à la charia et à leur vision ultra-conservatrice de l'islam, ils entendent tout autant ne pas répéter les erreurs du passé. En d'autres termes, ils se veulent plus fins politiques qu'à l'époque où ils mettaient leur dictature au service de l'Al-Qaïda d'Oussama Ben Laden.

Ouverture

Dès lundi, ils ont ainsi donné des gages. Suhail Shaheen, l'un de leurs cadres, a souligné: "La vie, la propriété et l'honneur de chacun (…) doivent être protégés par les Moudjahidines". Le lendemain, la milice a promis une amnistie générale à l'attention des fonctionnaires ayant travaillé pour l'Etat afghan de 2001 à 2021, c'est-à-dire la période à laquelle ils n'étaient plus au pouvoir.

Zabihullah Mujahid a emprunté le même sillon face aux médias lors de son point-presse: "La guerre est terminée (...le chef des talibans) a pardonné tout le monde. Tous ceux qui sont dans le camp opposé sont pardonnés de A à Z. Nous ne chercherons pas à nous venger".

Et cet esprit affiché de conciliation devrait trouver une traduction politique. Car si le dignitaire taliban ne s'est pas avancé quant à la composition du gouvernement à venir, il a glissé que les maîtres de Kaboul comptaient "établir des liens avec toutes les parties".

Et il peut se prévaloir sur ce point de l'assentiment du mollah Abdul Ghani Baradar, co-fondateur et numéro deux des talibans. De retour d'exil à Doha, au Qatar, mardi, celui-ci a promis séance tenante un gouvernement "islamique fort" et, plus surprenant, "inclusif".

Le bénéfice du doute s'insinue à l'étranger

Un qualificatif qu'on n'aurait pas franchement attendu dans la bouche d'un moudjahidine mais qui renvoie aux attentes du Quai d'Orsay. Mardi, s'exprimant sur France Info, Jean-Yves Le Drian a réagi: "Il faut un gouvernement, vraiment inclusif et représentatif, qui montre que les talibans ont changé".

"Ils déclarent vouloir acquérir de la respectabilité, de l'honorabilité. Ils ont annoncé qu'ils respecteraient les droits acquis au cours des 20 dernières années en Afghanistan. Il faut qu'ils le démontrent", a encore souligné le ministre des Affaires étrangères, estimant que "ce n'est pas la même génération".

Car pour le moment, le discours dépoussiéré des talibans semblent porter à l'extérieur. Dimanche, alors que les Chancelleries occidentales étaient en plein branle-bas devant le marasme à Kaboul, déroutant leurs ambassades vers l'aéroport international où les réfugiés potentiels commençaient à affluer, la Russie a choisi de rester dans ses murs, assurant que les talibans présentaient toutes les garanties nécessaires de non-agression. Le Kremlin, comme la Chine, devraient d'ailleurs normaliser leurs relations avec l'Emirat islamique d'Afghanistan sous peu, comme le note ici L'Express.

La diplomatie turque, deux jours plus tard, a quant à elle salué les "messages positifs" envoyés par le nouveau pouvoir. Même les Américains semblent tout disposés à accorder aux talibans le bénéfice du doute. Jake Sullivan, conseiller de Joe Biden à la Sécurité, a en effet annoncé mardi lors d'une intervention à la Maison Blanche que les talibans avaient confié aux Etats-Unis qu'"ils étaient prêts à protéger l'acheminement en toute sécurité des civils vers l'aéroport".

"Nous avons l'intention de les faire respecter cet engagement", a complété l'officiel américain. Un engagement aux airs de tour de force un brin ironique, dans la mesure où les talibans constituent à l'évidence la principale menace sur ladite route vers l'aéroport.

Usage des réseaux sociaux

Mais qu'on se le dise: les talibans, "nouvelle génération", comptent jouer le jeu. Et jouer le jeu de la (géo)politique moderne, c'est aussi en adopter le langage: en l'occurrence celui des réseaux sociaux. Certains de leurs services et certaines de leurs figures en font désormais une utilisation massive.

Comme Les Echos l'ont remarqué, les islamistes avaient accompagné leur campagne militaire fulgurante de la publication en continu de contenus et de vidéos mettant en scène des redditions, des appels de chefs tribaux à les rallier, ou encore d'images de liesse populaire, dont il est difficile d'établir si elles étaient de façade ou non. Et l'audience recueillie est au diapason.

Au moment où nous écrivons ces lignes, Suhail Shaheeen concentre 357.000 followers sur Twitter et Zabihullah Mujahid en attire 315.000 (voire 600.000 si on y additionne un second compte Twitter repéré par Les Echos).

Parallèlement à ce succès sur Twitter, les talibans subissent cependant quelques infortunes. En effet, tandis qu'ils avaient annoncé la semaine dernière la création d'un numéro spécial sur WhatsApp afin de permettre à la population d'adresser ses plaintes aux autorités, Facebook, qui possède l'application, a décidé sans tarder de fermer ce compte, sur ordre des Etats-Unis. Et comme l'ensemble du territoire de Facebook leur est interdit, les talibans resteront aussi en-dehors d'Instagram pour le moment.

Ils ont pourtant pris le pouls des réseaux sociaux bien en amont. Dès février 2019, l'Agence France Presse montrait que les héritiers directs d'un régime qui avait banni la radio et la télévision des ondes et du paysage public afghan de 1996 à 2001, promouvaient dorénavant les plateformes de l'ère Internet comme un outil de leur guerre. Une "facette du combat" selon les termes choisis alors par Zabihullah Mujahid.

"Nous respecterons la liberté de la presse"

Ce dernier a de surcroît eu à coeur de rassurer la presse plus traditionnelle. Ce dimanche, il a accordé un entretien à Reporters sans frontières, égrenant les promesses.

"Nous respecterons la liberté de la presse parce que l’information sera utile à la société et, en même temps, pourra permettre de corriger les erreurs des dirigeants. Via cette déclaration à RSF, nous déclarons au monde que nous reconnaissons l’importance de la place des médias", a-t-il lancé.

"Les journalistes qui travaillent pour les médias publics ou privés ne sont pas des criminels et aucun d'entre eux ne sera poursuivi. (…) Il n’y aura aucune menace contre eux", s'est-il encore engagé.

Illustration saisissante de ce virage à 180°C: un responsable des talibans s'est même récemment déplacé sur le plateau d'une émission de télévision afghane, où il a été interviewé... par une femme. En 2019, une source interne au mouvement relayée alors par Le Point, disait, au sujet des présentatrices de télévision: "Il vaut mieux qu'elles restent à la maison ou qu'elles prennent une autre profession respectable".

La question des femmes en pleine redéfinition?

Mais la question des femmes elle-même semble en pleine redéfinition. Si, sur le fond, rien n'indique que les islamistes aient changé d'avis quant à ce qui confère à une profession sa dimension de "respectabilité" ou non pour les femmes, le ton pour le dire a dorénavant quelque chose de plus amène.

"Nous nous engageons à laisser les femmes travailler dans le respect des principes de l'islam", a par exemple affirmé l'incontournable Zabihullah Mujahid lors de sa conférence de presse de mardi, ajoutant plus tard que la burqa ne retrouverait pas son caractère obligatoire, dans la mesure où existent "différents types de voiles".

Suhail Shaheen avait au préalable - et via Twitter - dissipé un autre nuage: "Le droit à l'éducation des filles sera protégé".

Les femmes se méfient cependant, sachant pertinemment qu'elles ont le plus à perdre dans la bascule politique qui s'opère. Mardi, le correspondant d'Al Jazeera en Afghanistan a d'ailleurs filmé une manifestation de femmes à Kaboul, qui protestaient pour leurs droits face à des talibans en armes.

Visiblement, tout le monde n'est pas prêt à attacher beaucoup de crédit aux paroles talibanes. La guerre des images et de la communication sera longue.

Article original publié sur BFMTV.com

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