Allemagne: qui pour succéder à Angela Merkel à la tête de la CDU?

Rarement un scrutin local n’aura eu de telles conséquences au niveau national. L’élection en Thuringe d’un président de région grâce aux voix de l’extrême droite a provoqué une déflagration politique en Allemagne et rebattu les cartes pour la succession d’Angela Merkel à droite.

De notre correspondant à Berlin,

« Un tabou brisé », « une digue rompue » : ces mots ont été répétés de nombreuses fois par les responsables politiques et les médias allemands. Jamais, depuis la guerre, le président d’un exécutif n’avait été élu grâce aux voix de l’extrême droite. Dans un pays où le traumatisme du Troisième Reich et du nazisme reste omniprésent, un tel vote constitue une césure et un séisme.

En Thuringe, région de l’ex-RDA communiste, le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) engrange comme partout dans l’est du pays des scores très élevés (entre 20 et 25%). Avec un mode de scrutin proportionnel, la formation d’une coalition stable devient dès lors très compliquée. Celle qui gérait la région associant trois partis de gauche – Die Linke, les Verts et les sociaux-démocrates du SPD – a perdu sa majorité absolue lors des élections régionales de fin octobre. Le ministre-président sortant Bodo Ramelow (Die Linke) souhaitait se maintenir au pouvoir à la tête de la même coalition, fort d’une majorité relative. Mais surprise : au troisième tour de scrutin, il est battu. L’AfD, qui a maintenu son candidat, ne lui a accordé aucune voix et a voté en bloc pour un élu libéral FDP, dont le parti avait recueilli de justesse à l’automne les 5% nécessaires pour être représenté au Parlement. Avec le soutien des députés chrétiens-démocrates, qui n’avaient pas de candidat, Thomas Kemmerich est élu à la majorité relative. Il est immédiatement clair à l’annonce des résultats que son élection n’a pu être possible qu’avec les voix de l’extrême droite. Lorsque la présidente du Parlement régional lui demande s’il accepte le vote, il accepte et est dans la foulée proclamé élu. Symboliquement, la présidente du groupe parlementaire Die Linke, qui avait préparé un bouquet de fleurs pour son candidat, les jette aux pieds du nouveau patron de région, sans lui serrer la main ou lui adresser la parole pour le féliciter comme le veulent les usages en politique.

Un tabou est brisé. Thomas Kemmerich devient immédiatement un pestiféré, l’homme qui s’est fait élire par l’extrême droite. Et pas n’importe laquelle, celle que dirige en Thuringe Bjorn Höcke, le leader de l’aile la plus radicale de l’AfD, celui qui a par exemple parlé du « mémorial de la honte » pour évoquer le monument qui à Berlin rappelle l’Holocauste contre les juifs d’Europe.

Les QG des partis politiques à Berlin sont immédiatement en état d’alerte. Une ligne rouge jusque-là impensable a été franchie. Les condamnations pleuvent. Des manifestants protestent devant le siège du parti libéral. Son leader se rend dès le lendemain en Thuringe et obtient que son collègue fraîchement élu démissionne.

L’image du FDP est égratignée. Il est sanctionné dans les sondages et doit craindre ce dimanche lors d’un autre scrutin régional, à Hambourg cette fois, de ne pas être représenté au Parlement. Mais c’est au sein de l’Union chrétienne-démocrate, la CDU, que la tempête est la plus forte.

L’autorité branlante d’Annegret Kramp-Karrenbauer

Annegret Kramp-Karrenbauer, (AKK, l’acronyme de la présidente de la CDU) se rend immédiatement en Thuringe pour imposer la ligne du parti : aucune alliance ou coopération avec l’AfD comme avec Die Linke, mouvement héritier de l’ancien parti communiste est-allemand. AKK ne parvient pas à imposer la décision adoptée à Berlin, à savoir l’organisation de nouvelles élections en Thuringe, pour que les électeurs tranchent à nouveau une situation devenue explosive. Cette incapacité de la présidente d’un grand parti conservateur, habitué à ce que la volonté de sa direction ne soit pas remise en cause, vient ébranler un peu plus l’autorité d’Annegret Kramp-Karrenbauer. La nouvelle présidente de la CDU, dauphine d’Angela Merkel, a été élue de justesse en décembre 2018 face à un candidat, Friedrich Merz, plus conservateur, qui veut rompre avec l’héritage de la chancelière, qu’il s’agisse de l’immigration ou de la politique économique et sociale. AKK s’est efforcée depuis de réconcilier les deux camps au sein du parti, sans y parvenir vraiment.

Elle a commis des erreurs, notamment dans sa communication, interrogeant sur sa maturité pour une carrière nationale. Après avoir déclaré mordicus qu’elle se consacrerait à 100% à la présidence de la CDU, elle avait finalement intégré le gouvernement l’été dernier pour devenir ministre de la Défense en remplacement d’Ursula von der Leyen, candidate à la présidence de la Commission européenne. Cette volte-face avait aussi égratigné la crédibilité d’AKK. La séparation inhabituelle entre le poste de chancelier et la présidence du parti s’est révélée problématique. Difficile de s’imposer dans l’ombre d’Angela Merkel, surtout quand des irritations apparaissent entre les deux femmes, pourtant très proches, et que l’ancienne présidente du parti durant 18 ans affaiblit sa dauphine par ses déclarations. Angela Merkel avait évoqué, depuis l’Afrique du Sud, la situation en Thuringe avec une condamnation ferme qui tranchait avec l’incapacité d’AKK d’imposer sa ligne dans cette petite région.

La gestion de cette crise a été la goutte qui a fait déborder le vase. Annegret Kramp-Karrenbauer a provoqué la surprise quelques jours plus tard en annonçant qu’elle renonçait à une candidature à la chancellerie, rôle qui revient traditionnellement au président ou à la présidente de la CDU. Cette décision provoque de nouveau un séisme politique, car elle rebat les cartes à droite. Le parti chrétien-démocrate traverse désormais des turbulences semblables à celles qui ont agité l’an dernier son partenaire au sein de la grande coalition gouvernant l’Allemagne, le parti social-démocrate. Ironie de l’histoire, le SPD apparaît, bien que très affaibli, comme un pôle de stabilité face à une CDU sans candidat/e et une présidente en sursis.

À lire aussi : Allemagne: quel successeur pour Annegret Kramp-Karrenbauer à tête de la CDU?

Une fusée à deux étages

Le planning souhaité par AKK ne tient déjà plus la route. Clarifier les choses à la CDU au prochain congrès de décembre ne paraît pas tenable. Le calendrier va s’accélérer et on pourrait y voir plus clair dès ce lundi. Quatre prétendants sont sur les rangs. Mais trois d’entre eux, qui ont eu des entretiens avec AKK cette semaine, ne se sont pas curieusement déclarés ouvertement. Ces quatre personnes sont toutes des hommes, originaires de la même région, la Rhénanie-du-Nord Westphalie dans l’ouest de l’Allemagne. Celui qui la dirige, Armin Laschet, fait figure d’héritier spirituel d’Angela Merkel en défendant une politique au centre. Ses concurrents se positionnent sur une ligne plus conservatrice à commencer par le favori des sympathisants CDU d’après un sondage, l’adversaire défait d’AKK en décembre 2018. Friedrich Merz veut rompre avec l’ère Merkel dont il critique une ligne trop à gauche qui aurait favorisé le développement de l’extrême droite. Il a aussi un compte à régler avec la chancelière qui l’avait mis sur la touche en 2002 lorsque Angela Merkel devait encore s’imposer comme leader de l’opposition face au gouvernement de gauche de l’époque. Le fringant ministre de la Santé Jens Spahn qui n’a pas quarante ans a amélioré son image en se concentrant avec efficacité sur les dossiers de son ministère et en étant moins perçu comme un carriériste aux dents longues. Le quatrième prétendant a créé la surprise en début de semaine. Norbert Röttgen, le président de la commission des Affaires étrangères, fait figure d’outsider. Longtemps perçu comme une étoile montante de la CDU, sa carrière dans les plus hautes sphères a été interrompue en 2012 après un échec électoral en Rhénanie-du-Nord Westphalie qui avait conduit à son renvoi du gouvernement par Angela Merkel. Lui aussi peut être perçu comme une victime de la chancelière.

Cet imbroglio est d’autant plus compliqué que la succession à organiser ressemble à une fusée à deux étages. AKK sera également remplacée à terme comme présidente de la CDU, un processus qui en soi ne paraît déjà pas simple à organiser. Mais la désignation du candidat ou de la candidate qui emmènera le parti durant la campagne électorale de 2021 est une affaire encore plus complexe, car la CDU ne peut la trancher seule. En effet, deux partis conservateurs coexistent en Allemagne et ils ont toujours un candidat commun pour la chancellerie sur lequel il faut donc se mettre d’accord. La CDU est un parti national présent partout en Allemagne, sauf en Bavière. Dans cette région marquée par une forte identité, un parti frère, l’Union chrétienne-sociale ou CSU, est aux affaires. À deux reprises, en 1976 et en 2002, le candidat de la droite allemande était un Bavarois. Le dirigeant actuel de la CSU Markus Söder semble vouloir se consacrer à la gestion de sa région. Mais il n’entend pas pour autant se voir imposer le processus de désignation du candidat par la CDU. Et le positionnement politique de ce dernier n’est pas anodin pour la CSU bavaroise, qui ne veut pas d’une personne rejetant l’ère Merkel et trop à droite.

Netflix n’a pas encore annoncé le tournage d’une série sur l’avenir de la droite allemande, mais le scénario ne manquerait pas de piquant. Après la fin de l’ère Merkel, qui sera restée au pouvoir 16 ans si elle reste en fonction comme elle le souhaite jusqu’à l’automne 2021, les cartes politiques allemandes pourraient être redistribuées. La complexe succession à la tête de la CDU n’est qu’un des aspects de cette césure historique lors de laquelle des plaques tectoniques en mouvement pourraient provoquer un tremblement de terre politique en Allemagne.