Algérie : pour dépasser les préjugés, des familles rompent le jeûne du ramadan avec des étudiants subsahariens

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Permettre aux étudiants subsahariens, coincés en Algérie pour cause de Covid-19, de partager avec des familles algériennes un repas de ramadan et des moments de convivialité : c’est l’initiative lancée par Moussa Sissoko, un étudiant malien tout au long du mois de ramadan. Son idée, qui vise surtout à rapprocher les deux communautés, souvent séparées par les préjugés, a été accueillie avec beaucoup d'enthousiasme par les familles algériennes.

Doctorant en biologie des maladies infectieuses à Alger, Moussa Sissoko, 30 ans, est président de l’association “Carrefour de la renaissance” qui ambitionne de promouvoir les “étudiants et talents” subsahariens en Algérie. Avec des bénévoles, il a lancé au début du ramadan, le 13 avril, une série de repas dans des familles algériennes pour les étudiants subsahariens.

À travers la page Facebook de l’association, il a lancé des appels pour que des familles algériennes invitent des étudiants à rompre le jeûne chez eux.

“L’idée était de donner une autre image des Algériens aux étudiants”

En général, avant de venir, les étudiants subsahariens n’ont pas une bonne image de l’Algérie. Et ce à cause de la décennie noire [guerre qui a opposé le gouvernement algérien à divers groupes islamistes entre 1991 et 2002, NDLR] et aussi les images de refoulement des migrants subsahariens dans le désert souvent relayées dans les médias. Ces étudiants restent en général enfermés dans leur résidence universitaire, et ne vont pas à la rencontre des Algériens.

Du côté algérien, il y a aussi des réticences, l’image qu’ils ont de l’Afrique se résume en général aux maladies infectieuses et à la misère.

Je vis moi-même dans une famille algérienne depuis six ans, qui m’a adopté et me considère comme un membre de la famille. Et j’ai eu envie d’aider d’autres étudiants à casser cette barrière. L’idée c’était de leur donner une autre image des Algériens à ces étudiants.

“Faire de cette crise du Covid-19 une opportunité”

En 2020, l’Algérie a fermé ses frontières pour limiter la propagation du Covid-19. Depuis, beaucoup d’étudiants n’ont pas pu rentrer chez eux pour voir leurs familles. C’est dur pour eux. Certains, même en dehors de la pandémie de Covid-19, ne peuvent pas se payer le voyage et restent parfois plusieurs années sans voir leurs familles.

Donc l’idée c’était de faire de cette crise une opportunité, pour que ces étudiants puissent partager des moments de convivialité avec des familles.

On a filmé des étudiants lors de leur rencontre avec la famille hôte, et aussi leur réaction après le repas. Ils m’ont dit que les Algériens étaient très curieux. Ils leur ont posé plein de questions sur leur culture et leur pays.

Dans cette vidéo tournée par l’association, un étudiant tanzanien explique [à 3’] : “Parfois, il y a des conflits parce qu’ils ne nous comprennent pas, et nous ne les comprenons pas. Mais quand on connaît leur histoire, ça devient plus facile. Et on peut avoir de bonnes relations avec les Algériens”.

“J’ai vu l’émergence de nouvelles amitiés, de fraternité”

L’initiative a été un succès : 116 étudiants ont été invités par des familles, 32 filles et 84 garçons, issues de 25 nationalités différentes. En tout, 27 familles algériennes y ont participé, mais également une association et une fondation.

Vidéo initialement postée publiée sur la page Facebook Ftoor en famille (26 avril 2021).

À ma grande surprise, les familles algériennes étaient très enthousiastes, certaines ont invité le même étudiant à trois reprises. J’ai vu l’émergence de nouvelles amitiés, de fraternité.

Moussa Sissoko accompagnant un étudiant pour son tout premier repas dans une famille algérienne. Vidéo initialement postée publiée sur la page Facebook Ftoor en famille (27 avril 2021).

La soirée de clôture a eu lieu le 10 mai. Elle a été organisée par la Fondation algérienne de la recherche et de la coopération juridique internationale. Lors de ce repas, on a pu réunir 45 étudiants avec des hommes d’affaires et avocats algériens. Le but était de permettre aux étudiants qui souhaitent rester travailler et vivre en Algérie de s’informer et de tisser des liens avec les entreprises algériennes.

“Tisser des liens entre les étudiants subsahariens et les chefs d'entreprise algériens”

Après la fin de l’Aïd, on compte organiser une réception en l’honneur des familles algériennes qui ont participé à cette initiative. On veut leur faire découvrir la diversité de la cuisine africaine, à travers des plats provenant de 47 pays d’Afrique, car en effet les étudiants qui vivent actuellement en Algérie sont issus de 47 nationalités africaines.

Au-delà de ces repas, avec mon association, je souhaite continuer à tisser des liens entre les étudiants subsahariens et les chefs d'entreprise algériens surtout. Longtemps considérée comme un pays de transit pour se rendre en Europe, l’Algérie est en train de devenir une terre d’accueil. Beaucoup d’étudiants subsahariens souhaitent s’y installer à la fin de leurs études, et au moins y avoir une première expérience professionnelle.

Selon l’association Carrefour de la renaissance, ils seraient 30 000 subsahariens à étudier actuellement en Algérie, dont 10 000 boursiers.