AgroParisTech : quand de futurs ingénieurs racontent leur « conversion écologique »

<span class="caption">Discours des huit étudiants &#39;déserteurs&#39; d&#39;AgroParisTech lors de leur remise des diplômes, 10 mai 2022, capture d&#39;écran.</span> <span class="attribution"><a class="link " href="https://www.youtube.com/watch?v=SUOVOC2Kd50" rel="nofollow noopener" target="_blank" data-ylk="slk:Youtube">Youtube</a></span>
Discours des huit étudiants 'déserteurs' d'AgroParisTech lors de leur remise des diplômes, 10 mai 2022, capture d'écran. Youtube

Moins d’un mois après sa mise en ligne le 10 mai, la vidéo de « l’appel à déserter » de jeunes diplômés d’AgroParisTech compte près d’un million de vues. Malgré une entrée sur la scène de la très chic salle Gaveau au rythme entraînant de « Wati by Night » de Sexion d’Assaut, très vite « ça [ne] se tape [plus] de barres », dans un discours entrant en résonance avec les conclusions du dernier rapport du GIEC.

Le ton est grave dans leurs récits croisés de « conversion écologique », que nous analysons ici comme l’adoption de convictions et de pratiques écologistes dans un but éthique de transformation de soi et du monde. Il est intéressant de revenir sur la manière dont ils articulent l’échelle individuelle et collective dans leur conversion écologique.

Cette conversion écologique semble témoigner de ce qu’ils perçoivent comme une incohérence entre leurs convictions écologistes et les cours reçus à l’école, avec l’envie de se mettre en accord avec de nouveaux modes de vie, qui seraient les signes d’une « vertitude », provenant « de l’intérieur, de la quantité de sacrifices et d’épreuves que le militant peut endurer », comme l’explique la politologue Florence Faucher.

Une « conversion écologique » de mise en cohérence prophétique

Au-delà de leurs accents prophétiques, on retrouve ici la symbolique religieuse de la pratique écologiste, avec l’utilisation du terme de « conversion écologique ».

La sociologue Carole Waldvogel notamment présente différentes éthiques écologistes, telle que l’« écologie profonde »_ d’Arno Naes, comme une forme sécularisation de valeurs religieuses. De son côté, la politiste Sylvie Ollitrault voit dans le militantisme écologiste « une nette dimension missionnaire de conversion à une cause ».

Ce qui est le plus marquant chez ces étudiants est leur mise en avant d’une certaine exigence dans leur « quête de pureté », reposant sur une « éthique de conviction » (très) affirmée. Dans Le Savant et le Politique (1919), Max Weber la présente comme celle des scientifiques (cela tombe bien, ils sont ingénieurs), consistant à ce que toutes les actions soient menées en cohérence avec les convictions.

Outre la mise en cohérence de l’identité écologiste, dans Militer pour la planète (2015), Sylvie Ollitrault observe la manière dont « les militants les plus soucieux de “révolutionner” les autres s’astreignent à montrer leur propre “révolution” ». Dans ce cas là, ces tout jeunes diplômés ont veillé à présenter leurs alternatives écologiques, en développant une démarche argumentative dans le but de convertir « ceux qui doutent », comme ils disent.

Ils ont ainsi avancé les preuves matérielles de la sincérité de leur « quotidienneté écologique » (l’une est par exemple engagée dans la ZAD, l’un se lance dans l’apiculture, d’autres comptent s’installer dans une ferme collective dans le Tarn…) pour tenter de se prévenir de critiques visant à les délégitimés en raison d’un discours qui ne serait qu’abstrait, désincarné.**

Un discours écologiste détonant pour des ingénieurs

Arrêtons-nous un instant sur le contenu de leur discours écologiste, qui détonne pour des ingénieurs qu’on présente souvent comme dépolitisés, « habitués à résoudre les problèmes sans en questionner les énoncés ». Leurs enseignements s’inscrivent dans une vision positiviste de la science, considérée comme pragmatique et neutre. Mais, à l’instar de scientifiques français dans une tribune en juillet 2021 dans Libération, ces étudiants d’AgroParisTech remettent en cause la science dans sa « neutralité » et son « apolitisme », telle qu’elle est comprise dans leur formation académique qui, d’après eux, « participe aux ravages sociaux et écologiques en cours ».

En illustrant leurs convictions radicales par le terme de « jobs destructeurs » à l’intention de larges secteurs (agroalimentaire, énergies « vertes », RSE d’entreprises) plutôt qu’en ciblant des métiers précis, ne vont-ils toutefois pas trop loin dans leur révolution annoncée ? Comment interpréter leur discours non pas en philosophie des sciences mais en science politique ?

Donner un caractère politique à ses pratiques…

Si le verbe « déserter », qui a rarement une connotation positive dans le langage courant, invite à aborder la dimension politique de leur prise de parole, c’est d’abord le degré de « pureté » affiché de leur « conversion écologique » qui interroge l’aspect politique de leur démarche originelle.

Un questionnement que rejoint le philosophe Frédéric Manzini, quand il se demande si leur entreprise relève davantage du « discours politique » ou du « choix existentiel ». Dans leurs pratiques écologistes, à la ferme, à la ZAD ou la montagne, eux disent abolir la division traditionnelle entre travail intellectuel et travail manuel, en donnant un sens politique à un geste quotidien qui en était auparavant dépourvu. Ils se positionnent donc plutôt du côté du « choix existentiel » que du « discours politique ».

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Ainsi, même s’ils proposent des alternatives écologiques (paysan-boulanger, woofing, chantier dans la ZAD, atelier vélo autogéré…), leur conversion écologique interroge dans sa transposition politique pour le plus grand nombre, en raison de son caractère intransigeant qui implique de ne faire aucun compromis avec le système en place. Et pour les autres ? « À vous de trouver vos manières de bifurquer », concluent-ils.

Ce qui interroge : s’ils ne se sauvent qu’eux-mêmes, où est la dimension politique collective de leur discours en tant qu’ingénieurs agronomes ? Max Weber nous rappelle que dans le cadre de l’éthique de conviction, l’individu moral n’a pas à se soucier des conséquences, ici politiques, de son action. Il suffit que cette dernière soit pure dans son intention et qu’elle respecte les valeurs (politiques) de l’individu.

Mais donc, si ces ingénieurs « désertent », qui s’occupera de la « transition écologique », qu’ils vouent aux gémonies, alors que ce terme vient justement remplacer le « développement durable », effectivement plus techno-optimiste ? La question est posée et reste de fait sans réponse.

… tout en se détournant de la politique institutionnelle

Bien que ces jeunes adultes vivent, ou veulent vivre, des « utopies concrètes », ils définissent plus ce qu’ils ne veulent pas que ce qu’ils veulent. Dans une tribune argumentée le Lierre (le réseau écologiste des professionnels de l’action publique rassemblant des fonctionnaires et des experts en politiques publiques) leur a répondu en se disant « convaincus que la transformation profonde de l’action publique est indispensable pour répondre aux urgences écologiques et sociales ».

En se positionnant comme plus intransigeants, les jeunes diplômés d’AgroParisTech rejettent donc toute possibilité de changer le système de l’intérieur, refusant de se considérer « comme les talents d’une planète soutenable ». « Nous ne voyons pas les ravages sociaux et écologiques comme des « enjeux » et des « défis » auxquels nous devrions trouver des « solutions » en tant qu’ingénieurs », justifient-ils.

L’auteur effectue sa thèse sous la direction de Yann Raison du Cleuziou.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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