Agriculture bio en Bretagne: l’auto-organisation collective en action

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La Bretagne accueille en septembre 2021, le Congrès mondial de l’agriculture biologique. 2 000 délégués sont attendus à Rennes. C’est la première fois que cette grand-messe du bio organisée tous les trois ans par la Fédération internationale des mouvements en agriculture « bio » se déroule en France. L’occasion de dresser un état des lieux de l’agriculture biologique en Bretagne avec Véronique Lucas, sociologue rurale, docteure associée à l’INRA de Montpellier.

RFI : La Bretagne compte 3 000 fermes biologique aujourd’hui contre 1050 en 2009. Comment se situe-t-elle par rapport aux autres régions françaises ?

Véronique Lucas : La Bretagne est plutôt dans la moyenne nationale du développement de l’agriculture biologique avec un pourcentage de la part de la surface agricole de 7 %, pour 7,5 % au niveau national. C’est une région intermédiaire comparé à la région PACA (Provence-Alpes-Côte d’Azur) qui présente le plus fort taux de développement du bio avec 25 % de la surface agricole. À l’autre extrémité, dans l’ancienne région Champagne-Ardenne le bio représente à peine 3 % des surfaces. Deux secteurs se distinguent : la production laitière et légumière (maraichage et production de légumes en plein champ confondus).

Pourquoi ces deux filières biologiques sont-elles en pointe en Bretagne ?

Il s’agit tout d’abord d’un prolongement naturel des spécificités de l’agriculture bretonne, 1ère région laitière et 1ère région de production de légumes destinés aux marchés du frais, notamment sur le littoral nord. Concernant la production laitière, le climat breton -propice à la culture de l’herbe- a facilité la conversion du conventionnel vers le bio. Passer d’un système laitier conventionnel en général basé sur le maïs ( plante exigeante en pesticide et en engrais ), à un système laitier biologique implique de privilégier les prairies. La conversion est baptisée « passer à l’herbe ». C’est alors une gestion plus complexe qui s’impose. Les agriculteurs doivent s’approprier ou se réapproprier le savoir lié aux prairies, car il y a moins de techniciens agricoles compétents. Il faut préciser que la méthode de culture basée sur l’usage de la prairie a eu très tôt en Bretagne de fervents partisans. Citons notamment André Pochon. Alors que le maïs s’imposait, à partir des années 60, il a continué sur son exploitation des Côtes d’Armor à nourrir ses vaches avec de l’herbe. Il a formalisé une méthode de gestion des prairies et a créé une association : le centre d’études et de développement pour une agriculture plus autonome dans son département. Cette association a ensuite joué un rôle pionnier en Bretagne, puis dans le grand-ouest et maintenant à l’échelle nationale. Lors du développement de l’agriculture bio, son expérience a facilité les conversions d‘autres agriculteurs.

Géographiquement, y-a-t-il des spécificités concernant le développement de l’agriculture bio ?

Il existe deux facteurs de localisation géographique : d’une part la proximité des centres urbains, Rennes et Vannes, parce que la proximité des villes offre des conditions plus favorables au développement de l’agriculture biologique, en raison de la possibilité de développer des circuits courts. D’autre part, il y a eu un développement plus prononcé de l’agriculture bio dans des zones à plus faible potentiel agronomique. C’est le cas du centre Bretagne ou du pays de Redon au sud de l’Ille et Vilaine. Les techniques de modernisation qui ont un coût ( engrais, etc... ) ne permettant pas de rendre ces terres économiquement compétitives, l’agriculture biologique a pu s’y développer plus facilement.

Le développement de l’agriculture biologique s’est-il accompagné d’une évolution du maillage économique ?

Les dernières vagues de développement de l’agriculture biologique s’accompagnent en Bretagne, d’une structuration plus forte en termes de filière, de commercialisation des produits biologiques. On voit de plus en plus d’acteurs conventionnels, ( par exemple des coopératives ) qui s’engagent dans la commercialisation de produits bio. Pour ces acteurs de poids de l’agro-alimentaire, il devient difficile de continuer à exister sans proposer une gamme de produits bio à la distribution. Un exemple : la filière porcine bio où le développement du bio a longtemps été limité car passer au bio impliquait pour les éleveurs la combinaison de métiers multiples : éleveur, charcutier, découpe et transformation artisanale. Ce n’est plus le cas car des coopératives agricoles se sont engagées dans le secteur de la charcuterie bio, ce qui permet à des éleveurs de se convertir au bio tout en bénéficiant de l’infrastructure de la coopérative.

L’arrivée d’agriculteurs bio a-t-elle modifié la sociologie de la population agricole bretonne ?

En fait, il y a une grande hétérogénéité parmi les agriculteurs biologiques. Aujourd’hui 30 % des jeunes qui s’installent ne reprennent pas une ferme familiale. Dans ces 30 %, la moitié n’est pas issue du milieu agricole, l’autre y a de la famille. Parmi ces nouveaux entrants, beaucoup ont un projet d’agriculture biologique. Mais c’est un petit flux car le développement de l’agriculture biologique découle pour une grande part de conversions d’agriculteurs conventionnels.

Depuis 2016, 2 nouvelles certifications bio sur 3 résultent de conversion. Pourquoi cette accélération ?

Il y a plusieurs facteurs. Pour le secteur laitier, les pics de conversion correspondent aux crises économiques. Pendant longtemps, cette filière a connu une forte intervention publique, notamment au niveau européen, avec la politique de quotas qui permettait, au prix d’une politique de contingentement de la production, de maintenir une certaine stabilité du prix du lait. Mais depuis 2007/2008, l’arrêt progressif des quotas européens s’est soldé par une volatilité du prix du lait sur laquelle s’est greffée une volatilité des cours des intrants ( engrais, soja souvent acheté pour nourrir les vaches ... ). Le secteur laitier a donc connu des crises importantes en 2009 et en 2015/2016, qui ont provoqué des vagues de conversions car le prix du lait bio, plus élevé, présente aussi une plus grande stabilité.

Comment explique-t-on que le prix du lait bio soit moins volatile ?

La volatilité résulte de l’internationalisation du marché du lait conventionnel. En ce qui concerne le lait bio, le marché, plus restreint, s’inscrit davantage dans le cadre national. Par ailleurs, dans le secteur du lait bio même s’il y a des fluctuations, l’état des rapports de force entre producteurs et transformateurs fait que les producteurs restent des acteurs de la filière, pour l’instant.

À propos du rôle des producteurs de lait bio, il faut évoquer l’histoire de ce groupement de producteurs de lait Bio, créé en 1994, grâce à l’initiative de 6 agriculteurs issus du Morbihan et de Loire-Atlantique.

L’exemple de la naissance de ce groupement de producteurs laitiers est très intéressant, car il montre que l’une des forces de la Bretagne, c’est l’esprit d’auto-organisation collective, qui n’est pas propre au secteur agricole, et visible également dans le milieu associatif. Le développement de l’agriculture biologique qui n’a pas bénéficié d’un contexte favorable que ce soit de la part des politiques, de la recherche, ou de l’Europe, a donc beaucoup reposé sur l’initiative d’acteurs, d’agriculteurs s’auto-organisant collectivement ou entreprises privées de l’agro-alimentaire, plutôt de type familial. Biolait est vraiment un exemple très représentatif de cette capacité d’auto-organisation collective. À l’origine, c’est un petit groupe d’agriculteurs du Morbihan et de Loire-Atlantique qui a eu l’idée de se regrouper pour collecter le lait bio afin d’engager un rapport de force avec les acteurs de l’agro-alimentaire. C’était un pari assez fou de penser qu’il allait être possible de regrouper des producteurs laitiers bio dispersés sur le territoire et de faire ce pari de la bio pour tous, partout. Et là on reconnait bien l’illustration d’un caractère de l’esprit breton.

En Bretagne, on connait le poids de la FNSEA. Est-ce que ce syndicat agricole a constitué un frein au développement de l’agriculture biologique ?

Partout en France, la FNSEA s’est d’abord opposée à l’agriculture biologique, car c’est la modernisation agricole qui a construit et a donné du pouvoir et de la force à ce syndicat. Donc la FNSEA a longtemps été attachée à ce modèle d’agriculture moderne. Par ailleurs, les premiers acteurs de l’agriculture biologique n’étaient pas issus de la base sociale de la FNSEA. De ce fait, la FNSEA a d’abord vu dans les agriculteurs bio des opposants. Aujourd’hui, elle a un discours plus modéré puisqu’elle compte de plus en plus d’agriculteurs bio au sein de sa base sociale. Une étude réalisée à l’issue des avant-dernières élections (il y a 6 ans) aux chambres d’agriculture a montré que sur une centaine de chambres d’agriculture, quasiment toutes aux mains de la FNSEA, une dizaine était gouvernée par des présidents de chambre qui étaient des adhérents de FNSEA convertis au bio. C’est le signe que l’agriculture biologique devient une tendance qui compte dans la base sociale de la FNSEA. D’ailleurs son discours a évolué : la FNSEA dit maintenant reconnaitre le bio, mais en fait, elle a retourné l’argument pour finalement promouvoir ce qu’elle a toujours promu en disant : « On reconnait le bio, il a sa place comme toutes les formes d’agriculture ». C’est une manière de redonner une légitimité à la diversité des modèles et notamment à celui qu’elle a toujours promu.

Est-il facile pour un agriculteur bio d’acquérir des terres ?

La situation de concurrence foncière est la même pour tous les agriculteurs, mais il est certain que l’accès au foncier est plus compliqué pour les nouveaux entrants qui ne reprennent pas une ferme. C’est parmi eux que l’on retrouve le plus de porteurs de projets bio. Ils sont confrontés à un marché foncier où les terres sont chères et sont l’objet d’âpre concurrence. Cette réalité constitue un obstacle au développement de l’agriculture biologique.

Pour terminer, évoquons ce projet de production de 24.000 œufs bio en Bretagne. Le modèle industriel n’est-il pas en train de s’immiscer dans le secteur bio ?

Il faut rappeler que l’Union européenne a voulu établir un standard de l’agriculture biologique au niveau européen. Ce processus s’est soldé par des exigences moindres, avec un cas particulier : les élevages de poules pondeuses qui se sont vus imposer peu de restrictions. C’est pourquoi on voit apparaitre des méga-élevages de poules pondeuses en Bretagne, provoquant des fluctuations du prix de l’œuf bio au point de casser le marché. Il y a des appels à relever les standards. C’est un défi qui se pose à l’agriculture biologique : comment peut-on standardiser à l’échelle européenne un mode de production qui se veut en lien avec la nature ?

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