Les Afghans pris au piège d’un pays en banqueroute

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Plus d’une semaine après la chute de Kaboul, les Afghans manquent d’argent liquide. Les soucis quotidiens d’accès à la nourriture et aux produits de base s’ajoutent à l'incertitude des Afghans dans un pays dont l'économie fragile est menacée par la disparition du soutien international.

Pris au piège à Kaboul, les Afghans doivent maintenant faire face à une pénurie d’argent liquide, les banques ayant fermé dès le 15 août, jour de la prise de la capitale par les Taliban. "Non seulement ma famille est bloquée à Kaboul, mais elle ne peut même pas retirer d’argent", témoigne auprès de France 24 Abdul, réfugié en France depuis une dizaine d’années. Plus de transferts par l'intermédiaire de Western Union non plus, alors qu’Abdul avait l’habitude d’envoyer régulièrement des fonds depuis Paris pour aider ses parents.

Plus d’une semaine après la prise éclair de la capitale afghane, un nombre croissant d'habitants du pays sont confrontés à une lutte quotidienne pour s'en sortir, alors qu'ils ont perdu leur emploi et que la plupart des banques sont toujours fermées.

"Cela fait plus d'une semaine que je me cache. Je suis à court de nourriture et d'argent. Même si je prends le risque de sortir de la clandestinité, les banques sont fermées et je n’ai aucun moyen d’obtenir l'argent dont j'ai besoin pour faire des courses urgentes", raconte Ariana aux Observateurs de France 24. Cette militante pour les droits humains n'a pas pu quitter sa ville située dans l'est de l'Afghanistan avant l'arrivée des islamistes et son handicap rend sa situation encore plus difficile. "Je ne peux pas voir de médecin non plus. J'attends juste de mourir ici", confie-t-elle.

Inflation des produits alimentaires de base

Avant même que les Taliban n'envahissent Kaboul, les conditions dans le pays avaient déjà empiré – l'avancée rapide des insurgés dans les villes de province ayant fait chuter la valeur de la monnaie locale afghane par rapport au dollar et entraîné l’inflation des prix des denrées alimentaires. Les prix de la farine, de l'huile et du riz ont ainsi grimpé de 10 à 20 % en quelques jours. "Quelques magasins d'alimentation sont ouverts, mais les bazars sont vides", déclarait dimanche à Reuters un ancien fonctionnaire qui se cache par crainte des représailles talibanes.

Comme lui, de nombreux fonctionnaires ont perdu leur emploi. "Je suis totalement perdu, je ne sais pas à quoi je dois penser en premier, à ma sécurité et à ma survie ou à nourrir mes enfants et ma famille", a confié à Reuters un ancien policier, passé dans la clandestinité. L’homme qui vit avec sa femme et ses quatre enfants a perdu un salaire de 260 dollars mensuel, qu’il n'a même pas reçu au cours des deux derniers mois.

"Je vis dans un appartement de location, je n'ai pas payé le propriétaire ces trois derniers mois", a-t-il déclaré. Au cours de la semaine, il dit avoir essayé de vendre deux bagues et une paire de boucles d'oreilles appartenant à sa femme, mais comme beaucoup d'entreprises, le marché de l'or était fermé et il n'a pas pu trouver d'acheteur. "Je suis très désemparé et je ne sais pas quoi faire."

"Il ne sera plus possible de gagner de l'argent"

À Kunduz, ville du Nord dévastée par des semaines de combat, les bâtiments sont détruits, les stocks des vendeurs de rue ont été dérobés ou saccagés. "Certains ont commencé à reconstruire leurs magasins, mais pas les maisons, car les gens ont fui et ne sont pas encore revenus, ou ils n'ont pas l'argent pour cela", relevait mercredi un entrepreneur interrogé par l’AFP.

Lui-même a dû fermer sa boîte de produits cosmétiques, car les gens, inquiets pour l'avenir, notamment face à la hausse des prix, n'achètent plus que les denrées alimentaires de base : du riz, des pommes de terre, du pain. "Les gens ne mangent même plus de fruits. Ils pensent qu'il faut économiser, car il ne sera plus possible de gagner de l'argent dans le futur", constate-t-il. "Ils n'utilisent même plus de savon ni de shampoing."

Les liquidités de la banque centrale gelées à l’étranger

Afin de "résoudre les problèmes économiques auxquels est confrontée la population", les Taliban ont annoncé avoir nommé mardi un responsable intérimaire de la Banque centrale afghane, désertée depuis la chute de Kaboul. En charge de cette tâche colossale, Haji Mohammad Idris est un Taliban vétéran sans formation financière formelle ou diplôme de l’enseignement supérieur, mais il était à la tête de la section financière du mouvement.

Le défi est de taille car le système économique de l’Afghanistan, l'un des sept pays les plus pauvres du monde, vit sous perfusion des liquidités fournies par l’aide internationale. Or celle-ci se tarit de jour en jour. La Banque mondiale, qui menait jusqu'alors une vingtaine de projets de développement en Afghanistan, a annoncé mardi avoir suspendu ses aides. Autre institution internationale, le Fonds monétaire international (FMI), qui devait verser à Kaboul une dernière tranche de quelque 105,6 millions de dollars dans le cadre d'un programme d'un montant total de 370 millions de dollars, a prévenu dès le 18 août de la suspension de ses aides.

Quant aux réserves monétaires de la Banque nationale afghane (DAB), elles sont en grande majorité bloquées à l’étranger. Jusqu’ici, les États-Unis envoyaient chaque semaine une cargaison de dollars appartenant aux réserves de la DAB. Le dernier arrivage a eu lieu vendredi 13 août, deux jours avant la chute de Kaboul. Plus aucun billet vert n’est entré dans le pays depuis.

L’ex-gouverneur de la banque, Ajmal Ahmady, qui fait partie de ceux qui ont fui dès le 15 août à bord des tout premiers avions militaires, a ironisé sur Twitter, expliquant aux Taliban pourquoi les caisses du pays étaient vides. "Les Talibans ont gagné sur le plan militaire, mais ils doivent maintenant gouverner. Ce n’est pas facile", écrit-il.

"J’écris ceci car on m’a dit que les Taliban demandent au personnel de la DAB où se trouvent les actifs. Si cela est vrai, il est clair qu’ils doivent ajouter un économiste à leur équipe de toute urgence." La principale institution financière du pays ne détient pas de réserves "physiquement dans nos coffres", poursuit l'ancien gouverneur, qui demande aux Taliban de ne pas s’en prendre au personnel des banques. "Selon les normes internationales, la plupart des actifs sont placés dans des actifs sûrs, liquides comme les obligations souveraines ou l’or."

Et Ajmal Ahmady de s’inquiéter des conséquences pour la population afghane. "La monnaie va se déprécier. L’inflation va augmenter (…). Cela va affecter les plus pauvres car le prix de la nourriture va augmenter", alerte-t-il.

Avec AFP et Reuters

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