En Afghanistan, une nouvelle ère semée de risques pour l'armée américaine

Sylvie LANTEAUME

La décision de Joe Biden de retirer les troupes étrangères d'Afghanistan ouvre une nouvelle ère semée de risques pour l'armée américaine et les Etats-Unis. Quels sont ces risques, et comment l'administration espère-t-elle les atténuer?

- Un retrait synonyme de vide sécuritaire en Afghanistan ?

Officiellement, le Pentagone soutient la décision du président américain de mettre un terme à la "plus longue guerre de l'Amérique", mais de nombreux hauts gradés américains faisaient connaître leurs réticences depuis des mois.

Le général Kenneth McKenzie, chef du commandement central américain, indiquait encore récemment à l'AFP avoir "des raisons de penser" qu'un retrait permettra la résurgence des groupes jihadistes en Afghanistan, avec le risque d'un effondrement du gouvernement afghan.

Le directeur de la CIA William Burns a reconnu mercredi que "lorsque les militaires américains se retireront, la capacité du gouvernement de collecter des informations et de contrer les menaces va diminuer".

Mais il a promis que la CIA maintiendrait des "capacités" en Afghanistan. "Certaines y resteront, d'autres seront créées", a-t-il ajouté.

Le général à la retraite David Petraeus, qui a opéré à la fois en Irak et en Afghanistan, a vertement critiqué la décision de M. Biden. "Mettre fin à l'engagement des Etats-Unis dans une guerre sans fin ne met pas fin à la guerre sans fin. Cela met juste fin à notre engagement", a-t-il dit.

"Je crains que cette guerre ne s'aggrave", a-t-il ajouté.

- Etait-il dangereux d'annoncer une date limite ?

Les militaires redoutaient l'annonce d'une date limite pour le départ des derniers soldats étrangers, y voyant un danger pour les troupes au sol, que les talibans, enhardis par ce qu'ils perçoivent comme une victoire sur la première armée du monde, pourraient être tentés d'attaquer.

Joe Biden a d'ailleurs mis en garde les talibans contre toute velléité de ce genre, et l'Otan a prévenu dans un communiqué que "toute attaque des talibans contre les troupes des alliés durant le retrait fera face à une réponse énergique".

En outre, les alliés ont pris soin de dire que le retrait débuterait le 1er mai, date à laquelle il aurait dû être achevé selon l'accord conclu par l'administration de Donald Trump avec les talibans et qu'il serait achevé au 11 septembre prochain, 20e anniversaire des attentats à l'origine de l'intervention militaire en Afghanistan.

"Il n'y a pas une date sur le calendrier à laquelle nous pouvons garantir que le dernier vol partira", a souligné un haut responsable américain. "Ça ne sera pas plus tard que le 20e anniversaire du 11 septembre, ce qui veut dire que ça pourrait être bien avant ça".

- Comment relever le défi logistique du retrait ?

Les militaires américains redoutaient surtout de devoir quitter Kaboul à la va-vite, et de se retrouver dans la même situation que lors de la chute de Saïgon en 1975, immortalisée par des images de réfugiés embarquant à bord d'un hélicoptère sur le toit d'un immeuble.

Quelque 2.500 soldats américains, auxquels s'ajoutent 16.000 sous-traitants civils et leur équipement doivent être évacués du pays. S'y ajoutent quelque 7.000 soldats de l'Otan, qui dépendent de l'armée américaine pour les transports de troupes et de matériel.

C'est donc une opération logistique énorme et délicate qui doit être réalisée, et les militaires ont besoin de trois mois au minimum pour la mener à bien de façon ordonnée et sécurisée, selon un haut responsable militaire américain.

Le Pentagone pourrait donc envoyer des renforts temporairement, pour assurer la protection des forces sur le départ, comme lors du retrait militaire de Syrie entamé en janvier 2019 sur l'ordre de Donald Trump.

Le ministre de la Défense Lloyd Austin a reconnu à demi-mot les réticences des généraux américains.

"Je ne ferai pas de commentaire" sur leurs positions, mais "leurs voix ont été entendues et leurs inquiétudes prises en considération", a-t-il affirmé à Bruxelles.

- Où en est la crédibilité des Etats-Unis ?

L'opposition républicaine a vivement critiqué une décision vue comme une atteinte à la crédibilité et à l'influence des Etats-Unis.

"Retirer nos forces d'Afghanistan d'ici le 11 septembre ne fera qu'enhardir les jihadistes qui ont attaqué notre pays 20 ans plus tôt", a protesté la députée républicaine Liz Cheney.

"C'est battre en retraite face à un ennemi qui n'a pas encore été vaincu", a commenté à la tribune du Sénat le dirigeant républicain Mitch McConnell, regrettant que les Etats-Unis "abdiquent leur rôle dirigeant" sur la scène internationale.

sl/rle