Afghanistan: «Il faut que le monde entier sache ce qui se passe là-bas»

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Le temps presse à Kaboul pour les Français et les Afghans qui souhaitent quitter le pays car la fin des opérations d'évacuations française aura lieu vendredi soir. Un délai de départ rapide, « imposé » par les américains, dont le dispositif prendra fin le 31 août. La France a tout de même pu évacuer près de 2 500 personnes au 24 août. Parmi elles, Mohammed Zahed Omar, médecin et pharmacien franco-afghan, qui a atterri à Paris ce mercredi 25 août.

RFI : Mohammed Zahed Omar, tout d’abord, comment allez-vous ?

Mohammed Zahed Omar : Fatigué, je suis très fatigué, mais surtout soulagé. Je suis extrêmement content de rentrer en France chez moi, de retrouver ma vie d’avant avec ma famille, mon épouse, mon fils.

Vous êtes partis retrouver votre famille en Afghanistan avant d’être pris de court par l’arrivée des talibans. Quand avez-vous réalisé que vous deviez quitter le pays ?

On a décidé de partir là-bas au dernier moment, lorsqu’on a entendu parler de l’avancée des talibans au Sud, au Nord du pays, on s’est dit que c’était peut-être la dernière chance d’y aller avant leur arrivée à Kaboul. On savait que les forces de l’Otan avaient planifié leur départ d’Afghanistan fin août. Je voulais présenter mon fils à ma mère, donc, on est arrivé là-bas début août. Près de deux semaines après, les talibans sont arrivés, on a vu tous les vols annulés. Le jour de leur entrée dans Kaboul, on avait déjà décidé d’avancer notre départ pour la France, j’étais dans un taxi coincé dans les embouteillages, des gens courraient de partout. C’est là que je me suis rendu compte qu’ils étaient entrés dans Kaboul. Comme j’ai un tout jeune nourrisson avec moi et que je voyais la foule aux alentours de l’aéroport, je n’osais pas y aller. Mais mon beau-père et ma belle-mère avaient un visa pour les États-Unis et ils y sont allés pendant plusieurs jours. Dans la nuit du 18 au 19 août, ils sont parvenus à passer deux checkpoints talibans, ils attendaient d’en franchir un dernier. Mais comme il y a énormément de foule, vers 23 heures, ma belle-mère a été piétinée et elle est décédée sur place. Le lendemain matin, les soldats anglais ont trouvé le corps, et grâce à une pièce d’identité dans son sac à main, ils ont pu l’identifier.

Vers 7 heures du matin, alors que toute la famille était devant les portes de l’aéroport en train de la chercher, un des employés afghans nous a appelés pour nous dire qu’ils avaient trouvé le corps. C’est là que je me suis rendu sur place pour aller chercher le corps. Quand j’ai vu les scènes de guerres, les scènes de chaos là-bas, c’était horrible. J’ai vu deux petits enfants qui avaient perdu leurs parents, les gens les cherchaient et les enfants étaient seuls. Les talibans tiraient en l’air, les soldats américains tiraient en l’air pour empêcher les gens de s’agglutiner devant les portes d’entrée. J’ai passé presque la journée entière pour faire sortir le corps.

Les talibans me demandaient pourquoi je voulais partir du pays, bien évidemment je leur ai dit que j’étais là uniquement pour récupérer le corps de ma belle-mère. Ils m’ont demandé pourquoi elle voulait partir et je leur ai dit : « Je ne peux pas répondre à sa place, elle est décédée. Elle voulait juste rejoindre son fils aux États-Unis ». En rentrant chez moi, j’ai dit à mon épouse il faut qu’on quitte le pays.

Comment est-ce que vous êtes parvenus à partir ?

J’ai essayé de contacter l’ambassade, le Ministère des Affaires étrangères, par mail, par téléphone par Facebook. Et après plusieurs jours, la cellule de crise m’a contacté pour nous dire que des bus étaient prévus pour nous dans un hôtel à Kaboul. Là on s’est dit qu’on était sauvé qu’on pourrait-être escorté à l’aéroport. Parce qu’autrement, avec un nourrisson, c’était mission impossible.

Vous avez donc traversé la foule qui vous séparait de l’aéroport en bus ?

Oui, l’armée française avait communiqué les plaques d’immatriculations aux talibans. Quand les bus arrivaient, après plusieurs heures devant les checkpoints, ils vérifiaient les plaques et nous laissaient passer.

J’imagine que vous avez d’autres membres de votre famille qui ne pourront pas quitter l’Afghanistan ?

J’ai toute ma famille là-bas. Mes frères, mes sœurs qui sont là-bas qui craignent pour leur vie, pour leurs activités, leur travail. J’ai encore une image qui me reste, celle des larmes des membres de ma famille devant mes yeux, qui criaient, les femmes qui pleuraient pour leur avenir. Qu’elles ne pouvaient plus travailler, plus aller l’école. C’est un poids sur le cœur et sur la conscience.

Il y a encore quelques jours, quand on voyait les images des jeunes afghans tomber de l’avion, un ami médecin m’a dit : « Ce n’est pas des hommes qui tombent, c’est l’humanité ».

Des gens disent que les talibans ont changé, mais il y a les mots et il y a les actes. Ils n’ont jamais changé, ils sont pires qu’avant. Ils chassent, ils persécutent, ils tuent les gens. Comme il n’y a pas beaucoup de couverture médiatique dans les provinces au nord, au sud, on entend peu de témoignage. Les gens n’osent pas dire ce qu’il se passe, parce qu’ils craignent pour leur vie.

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Même à Kaboul, ils ont commencé à fouiller les maisons. Dans les provinces ils ont distribué des feuilles parmi la population pour que ceux qui ont travaillé avec l’Otan et les militaires hauts gradés se dénoncent, car si les talibans les trouvent la punition serait encore pire. On ne sait pas ce qui va arriver après. Les gens changent en permanence de domicile, se cachent.

J’ai de la famille qui a étudié la médecine à l’étranger, d’autres qui luttaient contre les discriminations hommes femmes à l’université. Eux, ils sont en tête de la liste, ils sont cachés, ils ont changé de province pour ne pas être repéré. Leur seul crime c’est d’avoir voulu aider l’Afghanistan et aider la démocratie à s’installer, d’avoir voulu combattre l’obscurantisme et leur récompense c’est de devoir se cacher.

Comment est-ce que vous percevez la décision de Joe Biden de ne pas prolonger la présence de l’armée américaine au-delà du 31 août ?

Je suis très déçu. C’est une décision précipitée. Dans son dernier discours, il dit que les Américains n’étaient pas venus pour aider la démocratie, ou pour établir un gouvernement mais uniquement pour chasser les terroristes. Entendre ces mots-là de la part d’un allié, ça ne donne plus confiance en rien. Il y’a des centaines de milliers d’Afghans qui ont travaillé pour les États-Unis, pour l’Otan qui courent un grand danger là-bas.

En tant que médecin, comment est-ce que vous envisagez l’avenir des femmes afghanes qui sont elles-mêmes, docteur ou infirmières ?

Ma sœur est médecin et depuis l’arrivée des talibans, elle est à la maison. Elle suit ses patients parce que ça peut devenir compliqué sinon. Pour l’instant, les talibans ont dit qu’ils n’embêteraient pas les personnels de santé, mais les gens ne peuvent pas avoir confiance. Mais ils disent une chose et en font une autre. En plus, avec le manque de soutien financier des pays occidentaux cela va devenir vraiment compliqué.

Est-ce que vous avez un message que vous souhaiteriez transmettre ?

C’est important que le monde entier entende la voix des Afghans, des jeunes filles, des femmes. Quand j’ai vu les larmes dans les yeux de ma famille, je leur ai promis que si je pouvais faire entendre leur message, je le ferai. Je vois encore mes nièces qui me disaient : « On ne craint pas pour nos vies, on est inquiètes pour nos études. Quel avenir on a sans les études ? Est-ce qu’on va rester à la maison comme la première fois? (NDLR.- Lorsque les talibans contrôlaient l’Afghanistan pour la première fois de 1996-2001) » Il faut que le monde entier sache ce qui se passe là-bas et il ne faut pas que l’on laisse les Afghans tout seuls.

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