Afghanistan: le désespoir de la communauté LGBT+ après la prise de pouvoir des talibans

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Un rassemblement en solidarité avec la communauté LGBT+ afghane s'est tenu le 25 août 2021 à Ankara, en Turquie. (Photo: ADEM ALTAN via Getty Images)
Un rassemblement en solidarité avec la communauté LGBT+ afghane s'est tenu le 25 août 2021 à Ankara, en Turquie. (Photo: ADEM ALTAN via Getty Images)

AFGHANISTAN - À Kaboul, Youssouf* n’a pas quitté son appartement depuis plusieurs jours, depuis la prise de la ville et du pouvoir par les talibans le 15 août. Comme beaucoup d’autres personnes LGBT+ vivant en Afghanistan, cet étudiant d’une vingtaine d’années n’attend plus qu’une chose: quitter le pays au plus vite.

Joint par téléphone le 24 août, Youssouf a souhaité rester anonyme en raison des risques qu’il encourt si son homosexualité venait à être révélée. “Je ne sors plus de chez moi, confie le jeune homme. J’ai peur qu’un taliban vienne frapper à ma porte, m’emmène et que je ne revienne jamais”.

Plus que pour sa propre vie, il se dit inquiet pour son futur et celui de ses proches: “S’ils m’attrapent, je sais qu’ils me forceront à leur donner le nom de mes amis et qu’ils nous tueront tous”.

“Les talibans veulent exterminer les personnes LGBT+, soutient auprès du HuffPost le romancier afghan et ancien professeur de sciences politiques à l’Université américaine d’Afghanistan Nemat Sadat. “Ceux qui survivront seront emprisonnés ou deviendront les esclaves des talibans”, avertit celui qui a quitté son pays en 2013 et vit aujourd’hui à New York.

Des inquiétudes partagées par le fondateur de l’association Afghan LGBT, Artemis Akbary, d’origine afghane et réfugié en Turquie depuis plusieurs années. “La situation était déjà très compliquée avec le précédent gouvernement, mais on ne risquait pas la peine de mort, soupire-t-il à l’autre bout du téléphone. “Les talibans disent qu’ils ont changé, mais personne ne les croit, ajoute-t-il. Leur idéologie n’a pas changé”.

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Depuis leur arrivée au pouvoir, les talibans s’efforcent d’afficher un visage plus présentable aux yeux du monde, assurant notamment que les femmes seront autorisées à étudier ou travailler “dans le respect des principes de l’islam”.

Mais comme Youssouf et Artemis, beaucoup d’Afghans LGBT+ craignent qu’ils n’instaurent le même type de régime fondamentaliste et brutal que quand ils ont occupé le pouvoir entre 1996 et 2001. Les talibans avaient à l’époque imposé leur lecture radicale de la charia: les homosexuels pouvaient ainsi être ensevelis vivants ou exécutés en public.

La crainte du retour de la peine de mort

Un mois avant l’arrivée des talibans au pouvoir, le journal allemand Bild avait rencontré un Afghan se présentant comme un juge taliban dans une province du centre de l’Afghanistan. Nos confrères assurent avoir consulté des documents attestant de son poste.

Dans cette interview, l’homme évoquait notamment les peines encourues par les personnes LGBT+ sous le régime taliban. “Pour les homosexuels, il ne peut y avoir que deux punitions, expliquait-il. Soit la lapidation, soit se tenir derrière un mur qui lui tombera dessus. Le mur doit avoir une hauteur de 2,5 à 3 mètres”.

“Il était toujours impossible d’être ouvertement homosexuel ou transgenre en Afghanistan et les personnes LGBT+ subissaient toujours des persécutions, notamment au sein de leurs familles (viol correctif, mariage forcé...), rappelle le responsable LGBT+ d’Amnesty France, Sébastien Tüller.

Un rapport du ministère de l’Intérieur britannique, publié le 16 janvier 2017, expliquait par exemple que “les actes sexuels entre personnes du même sexe sont interdits en Afghanistan et passibles d’une peine d’emprisonnement ou, en vertu de la loi islamique, d’une peine maximale de mort”.

Mais le gouvernement précédent ne persécutait pas de manière active les afghans LGBT+. “La crainte, aujourd’hui, c’est que les talibans recommencent à appliquer la peine de mort pour les personnes LGBT+”, continue Sébastien Tüller.

Le rapport britannique de 2017 indiquait en effet “qu’aucune condamnation à mort connue n’a été exécutée depuis la fin du régime taliban, en 2001” et que “cela est plus probablement dû à (...) un respect de l’état de droit nettement plus important sous le gouvernement actuel que sous le régime taliban, plutôt qu’à l’expression d’une plus grande ouverture (d’esprit) sur l’homosexualité”.

“On devait vivre cachés avant l’arrivée des talibans, mais on vivait bien”, abonde Youssouf. “On avait construit une communauté LGBT+ à Kaboul et on pouvait se retrouver et faire des rencontres dans des bars ou des restaurants. Aujourd’hui, on est tous reclus chez nous.”

Des centaines de personnes en attente d’être exfiltrées

Le romancier Nemat Sadat assure avoir fourni aux Etats-Unis une liste de 253 Afghans LGBT+ en attente d’être exfiltrés et que “presque la moitié des personnes sur cette liste essayent de quitter l’Afghanistan avec leur conjoint ou conjointe, avec qui ils vivaient à Kaboul, une révolution en soit”.

Mais l’arrivée des talibans fait craindre le pire - et des rumeurs d’assassinats parviennent aux personnes suivant la situation. “J’ai échangé avec un homosexuel à Kaboul dont le petit ami aurait été arrêté puis décapité il y a quelques jours par les talibans au simple motif qu’il avait été jugé ‘trop féminin’”, explique-t-il. Un meurtre dont Sébastien Tüller a lui aussi entendu parler, mais que Amnesty n’est pas en mesure de confirmer.

Youssouf nous confie de son côté qu’un de ses amis a été interpellé en pleine rue la semaine dernière. “Un taliban lui a dit sur un ton menaçant qu’il ne devrait pas s’habiller et se coiffer comme une femme”, affirme-t-il. “Une amie lesbienne vivant à Kaboul s’est mariée il y a quelques jours avec un de ses amis gays pour ne pas être mariée de force à un taliban”, assure de son côté Artemis Akbary.

Des témoignages très inquiétants alors que les opérations d’évacuation d’Afghans par les Occidentaux devraient cesser le 31 août. Cette date-butoir est “imposée par les Américains” dont le dispositif, essentiel à la sécurité de l’aéroport, se retirera définitivement à cette date, précise à l’AFP une source gouvernementale en France. L’opération française d’évacuation s’achèvera elle totalement vendredi 27 août, dans la soirée.

200 places d’hébergement supplémentaires en France

Malgré une situation chaotique, 88.000 personnes ont été évacuées depuis la mise en place du pont aérien le 14 août, à la veille de l’entrée des talibans dans Kaboul et de leur prise du pouvoir. Mais des milliers de personnes attendent encore d’être exfiltrées. “Si la date du 31 août était maintenue, elle risquerait de condamner à mort de nombreuses personnes LGBT+”, assène Sébastien Tüller d’Amnesty France.

Dans un courrier daté du 24 août, plusieurs députés LREM demandent notamment au Premier ministre de “faciliter la délivrance des visas au titre de l’asile et le cas échéant faciliter des évacuations à risque depuis Kaboul”.

Ils écrivent également qu’il “leur paraît indispensable de prendre les mesures idoines permettant de garantir aux futurs demandeurs d’asiles LGBT+ un accueil digne et compatible avec la prise en compte de leur particulière vulnérabilité”.

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Sollicité par Le HuffPost, le cabinet de la ministre déléguée à la Citoyenneté Marlène Schiappa juge “les menaces envers les personnes LGBT en Afghanistan préoccupantes”.

Interrogé sur le nombre de réfugiés afghans LGBT+ accueillis sur le territoire, son cabinet répond simplement que “la France est au rendez-vous, notamment pour des activistes d’ONG ou personnes qui ont défendu les droits des femmes et des personnes LGBT+”.

Cette même source annonce également que “200 places d’hébergement supplémentaires” ont été ouvertes pour accueillir les réfugiés et demandeurs d’asiles LGBT+ en plus du “contingent de places dédiées déjà existant”. Si cette annonce n’est pas directement liée à la crise en Afghanistan, le cabinet de la ministre indique que les réfugiés de ce pays “en bénéficieront”.

Des discours qui sonnent creux depuis l’Afghanistan pour Youssouf, qui dit avoir “perdu tout espoir”. “Il ne nous reste que quelques jours pour évacuer. Pourquoi l’Europe et le reste du monde ne se soucient-ils pas de notre sort? On a besoin d’aide”.

* Le prénom a été modifié.

À voir également sur Le HuffPost: À Kaboul, le visage des femmes défiguré dans les salons de beauté

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Cet article a été initialement publié sur Le HuffPost et a été actualisé.

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