Afghanistan : un départ sans gloire pour les États-Unis et des Taliban "plus forts que jamais"

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Le président américain Joe Biden a annoncé que les troupes américaines débuteraient le 1er mai leur retrait définitif d'Afghanistan, qui sera finalisé d'ici le 11 septembre prochain. Alors que cette décision met fin à la plus longue guerre des États-Unis, ce départ pourrait ouvrir la voie à une nouvelle guerre civile ou permettre un retour au pouvoir des Taliban, qui en avaient été chassés fin 2001.

"L'heure est venue de mettre fin à la plus longue guerre de l'Amérique" : Joe Biden a confirmé, mercredi 14 avril, le retrait de toutes les troupes étrangères d'Afghanistan d'ici le 20e anniversaire des attentats du 11 septembre 2001. Les pays membres de l'Alliance atlantique ont confirmé dans la foulée qu'ils commenceraient "d'ici le 1er mai" un retrait "ordonné, coordonné et délibéré" des forces de la mission Resolute Support, qui implique en tout 9 600 militaires de 36 états.

Les Américains sont intervenus en Afghanistan dans la foulée des attaques de 2001 contre les tours jumelles de New York et le Pentagone. Ils ont chassé du pouvoir à Kaboul les Taliban, accusés d'avoir accueilli Oussama ben Laden et sa nébuleuse jihadiste Al-Qaïda responsable des attentats, mais se sont ensuite enlisés dans le pays instable.

"Il s’agit de partir aujourd’hui sans paraître ridicule", résume Gauthier Rybinski, chroniqueur international à France 24. "Quand on mesure par rapport à 2001 où il s’agissait de chasser les Taliban et d’instaurer une démocratie en Afghanistan, ce n’est pas une faille qu’il y a, mais un canyon entre ces deux objectifs".

"Vent et poussière"

Au plus fort de leur présence, en 2010-2011, quelque 100 000 militaires américains étaient déployés en Afghanistan. Plusieurs présidents successifs ont tenté de sortir du "bourbier" afghan, dans lequel plus de 2 000 Américains et des dizaines de milliers d'Afghans ont été tués. Mais leurs espoirs ont été douchés, comme l’explique Gauthier Rybinski : "La grande lacune de cette opération américaine est d’avoir imaginé qu’il suffisait d’arriver et d’infliger une défaite aux Taliban pour que comme par magie la démocratie pousse et qu’elle soit vertueuse. Cela n’a pas marché. Ce qu’on entend aujourd’hui, aussi bien aux États-Unis qu’ailleurs, c’est que ce n’était pas la peine d’y aller, de dépenser 1 000 milliards de dollars et d’avoir autant de pertes en vies humaines. Tout cela n’a été que vent et poussière".

Depuis, le désengagement a été continu. L'ex-président Barack Obama avait ramené les effectifs à 8 400 hommes, puis son successeur Donald Trump a poursuivi le retrait : il ne reste plus que 2 500 soldats américains en Afghanistan. À l'unisson d'une opinion américaine de plus en plus lasse des interventions meurtrières et coûteuses à l'autre bout du monde, le nouveau président Joe Biden a suivi le même chemin. "Il a été fidèle à ses propres convictions", note ainsi Karim Pakzad, chercheur associé à l'IRIS (Institut de Recherches Internationales et Stratégiques) sur l’antenne de France 24. "Lorsqu’il était vice-président de Barack Obama, il ne croyait déjà pas vraiment à une solution militaire en Afghanistan".

Joe Biden a, cependant, prévenu qu'il serait "difficile" de s'en tenir à la date butoir du 1er mai prévue pour ce retrait – par un accord historique conclu, en février 2020, par son prédécesseur Donald Trump avec les insurgés –, mais que les troupes partiront "sans conditions" d'ici au 11 septembre, jour du 20e anniversaire des attentats de 2001 aux États-Unis. "Il essaie de gagner actuellement un peu de temps, entre trois et quatre mois, pour promouvoir un accord de paix entre les Taliban et le gouvernement de Kaboul, afin de mettre en place un gouvernement provisoire qui préparerait l’avenir de l’Afghanistan", analyse Karim Pakzad.

Mais cette décision a provoqué l’ire des Taliban qui y ont vu une "claire violation de l'accord de Doha" et jugé que cela ouvrait en principe la voie à "toutes les contre-mesures nécessaires" de leur part. Ils ont déjà indiqué qu'ils refuseraient, "tant que toutes les forces étrangères n'auront pas achevé leur retrait", de participer à la conférence sur la paix en Afghanistan prévue du 24 avril au 4 mai à Istanbul.

Une nouvelle guerre civile ?

Et en l'absence d'un cessez-le-feu viable entre les Taliban et le gouvernement, de nombreux analystes, hommes politiques et simples citoyens pensent que le pays n'est pas à l'abri d'une nouvelle guerre civile, comme celle qui avait suivi le retrait soviétique à la fin des années 1980. Les Taliban contrôlent ou prétendent contrôler plus de la moitié du territoire afghan, notamment une grande partie des campagnes et des routes stratégiques. Mais ils n'ont jamais pris le contrôle de villes majeures, ou du moins jamais pour longtemps.

Ils continuent cependant à terroriser les habitants des grandes villes, confrontés quasi-quotidiennement à des explosions et assassinats ciblés, comme le souligne Gilles Dorronsoro, professeur de sciences politiques à Paris 1 Panthéon Sorbonne. "Du côté de la population et notamment des classes moyennes, il y a une véritable inquiétude car cela suppose la fin d’un mode de vie et d’une certaine modernité qu’on avait vu émerger à Kaboul, la fin des groupes de rock ou des femmes à l’université. Tout cela est remis en cause", explique l’auteur du livre "Le gouvernement transnational de l’Afghanistan. Une si prévisible défaite" (éd. Karthala). "Les Taliban ont beaucoup progressé ces dernières années. Ils sont dotés d’une direction unifiée, rationnelle et très dure, comme on a pu le voir lors des négociations. Alors qu’en face on a un gouvernement corrompu, désorganisé, divisé sur des bases régionales, ethniques parfois. Le rapport de forces n’est pas en faveur du gouvernement actuel".

Le président Ashraf Ghani a préparé un plan qui inclut un accord politique avec les Taliban, un cessez-le-feu et une élection présidentielle. Mais les insurgés se sont toujours opposés à tout type d'élections. Selon eux, l'Afghanistan doit redevenir un émirat, dirigé par un conseil religieux, comme lorsqu'ils étaient au pouvoir entre 1996 et 2001. "Les Taliban sont revenus et ils sont plus forts que jamais. Ils ont 85 000 combattants", décrit Natasha Lindstaedt, professeur de Sciences politiques à l’Université d’Essex. "Ce n’est qu’une question de temps avant qu’ils ne prennent totalement le contrôle".

"Le terrorisme n’est plus concentré dans un seul pays"

Mais du côté des États-Unis, ce danger n’est plus la priorité. "Joe Biden estime qu’aujourd’hui, en 2021, les enjeux ne sont plus les mêmes. Le terrorisme n’est plus concentré dans un seul pays, mais il est diffus sur l’ensemble de la planète, notamment dans certaines régions, le Proche et le Moyen-Orient, mais aussi dans des pays d’Afrique", explique Bruno Daroux, chroniqueur international pour France 24. "Pour les États-Unis, les menaces les plus immédiates sont celles qui concernent le terrorisme sur le sol américain", appuie Natasha Lindstaedt. "Mais ils vont bien entendu garder un œil sur la région et sur les Taliban", ajoute-t-elle.

Le chef de la diplomatie américaine, Antony Blinken, a en effet promis, jeudi 15 avril, au cours d'une visite surprise à Kaboul que les États-Unis maintiendraient "leur soutien diplomatique et humanitaire à l'Afghanistan ainsi qu'à ses forces sécuritaires et de défense" et poursuivraient "leurs efforts en vue de faciliter le processus de paix afghan".