Afghanistan: un an après le retour des talibans, "il n'y a plus de liberté pour les femmes"

Une femme portant la burqa à Kaboul, le 28 avril 2022.  - WAKIL KOHSAR / AFP
Une femme portant la burqa à Kaboul, le 28 avril 2022. - WAKIL KOHSAR / AFP

Il y a un an, les talibans s'installaient au pouvoir après avoir pris Kaboul. Dès la mise en place de leur gouvernement les interdictions se sont multipliées à l'encontre des femmes, leur retirant toujours plus de droits: elles ont été écartées des postes de fonctionnaires, des collèges et des lycées, interdites de voyager sans accompagner un homme... etc. Dernièrement, le port du voile intégral en public a été rendu obligatoire pour elles.

"Les cibles premières des talibans ont été les femmes" déclare à BFMTV.com Myriam Benraad, professeure en relations internationales à la Schiller International University, auteure de Terrorisme, les affres de la vengeance (2021). "Ils veulent les réduire à la domesticité."

"Nous assistons à l'exclusion progressive des femmes et des filles de la sphère publique et à leur oppression institutionnalisée et systématique", déclarait également début juillet Michelle Bachelet, Haute-Commissaire aux droits de l'homme.

"Une situation très dégradée" pour les femmes avant le retour des talibans

Avant le retour des talibans au pouvoir, "on avait quand même une situation très dégradée" pour les femmes afghanes explique Myriam Benraad. Le régime taliban avait été renversé en 2001 par l'intervention américaine, mais "depuis 10 ans ils se réimplantaient dans les régions rurales où ils avaient réimposé leur idéologie". Elle souligne que ces territoires ruraux sont plus conservateurs, plus aptes à entendre le discours des talibans, que les zones urbaines.

"Dans les endroits reculés, ruraux, la situation n'a pas évolué du tout ou très peu" pour les femmes, dit également à BFMTV.com Fahimeh Robiolle, chargée de cours à l'Essec et vice-présidente du Club France-Afghanistan. "C'est à partir de là que les talibans se sont ramifiés à nouveau petit à petit depuis 2012, 2013."

Globalement dans le pays, "on voyait de plus en plus de violences conjugales et la remise en cause d'un certain nombre de lois" pour les femmes déclare la professeure. Myriam Benraad parle elle aussi d'une "détérioration progressive" ces cinq dernières années, il y a eu une "remise en cause des droits des femmes dans l'indifférence des autorités afghanes".

La situation des femmes restait toutefois bien meilleure en ville avec une "progression du nombre des élèves femmes dans les écoles, à l'université, beaucoup de femmes journalistes, avocates, juges...", souligne Fahimeh Robiolle. Elle rappelle par exemple que l'armée afghane avait ouvert ses portes aux femmes. "À Kaboul, les femmes avaient réussi à s'imposer sur la scène culturelle, sociale, politique", abonde Myriam Benraad.

À leur arrivée, "c'est la douche froide"

Avant même le retour des talibans, la population sur place était préoccupée par l'accord de Doha, signé en février 2020 entre les États-Unis et les talibans, qui actait le retrait des troupes américaines du sol afghan. "L'inquiétude existait depuis la signature de l'accord de paix à Doha", explique Fahimeh Robiolle, rappelant les explosions, les attentats ciblés et attaques qui ont précédé août 2021, visant parfois clairement les femmes: journalistes, juges, défenseurs de droits humains... "Il y a eu pendant plusieurs mois avant une ambiance de terreur à Kaboul et dans les autres grandes villes."

Et peu après l'arrivée officielle des talibans au pouvoir, les premières interdictions pour les femmes sont tombées: les femmes sont exclues des postes de fonctionnaires, de l'école et le ministère des femmes est remplacé par celui de la "prévention du vice".

"Depuis que les talibans ont pris le pouvoir, les femmes et les filles connaissent le recul de leurs droits le plus important et le plus rapide depuis des décennies", déclare Michelle Bachelet. "Il y a eu 26 instructions ou ordres donnés par les talibans, et les libertés de la femme ont été entachées par chacun de ces ordres", abonde Fahimeh Robiolle.En ville "on a vu la fermeture des salons de beauté, des affiches arrachées quand les femmes étaient dessus jusqu'au retour du voile obligatoire" déplore Myriam Benraad. "Tout ce que les Afghanes avaient réussi à obtenir ces 20 dernières années a été mis à terre, c'est la douche froide."

La France avait condamné en mai dernier l'annonce du port du voile intégral obligatoire dans l'espace public, écrivant que "cette nouvelle restriction extrêmement préoccupante s'ajoute à plusieurs autres interdictions édictées par les talibans depuis leur prise de pouvoir par la force le 15 août dernier, en particulier l'interdiction de l'enseignement secondaire aux filles afghanes et l'interdiction pour une femme de voyager seule".

Mariages forcés, tortures et menaces

La raréfaction de l'aide humanitaire et les situations extrêmement précaires dans lesquelles se sont retrouvées des familles a entrainé, en plus, un accroissement de comportements qui nuisent particulièrement aux femmes, notamment dans certaines régions pauvres: l'esclavagisme sexuel, la prostitution ou même la vente d'enfants, pour les familles en grande détresse.

Dans un rapport sur les violences faites aux femmes par les talibans, l'ONG Amnesty International écrit également que "le nombre de mariages d’enfants, de mariage précoces et de mariages forcés en Afghanistan est en forte hausse sous le régime des talibans" notamment en raison de "la crise économique et humanitaire" mais aussi de "l'absence d’opportunités sur le plan scolaire et professionnel pour les femmes et les jeunes filles", sans compter la pression exercée par les talibans.

Dès les premiers jours des talibans, des Afghans et Afghanes ont clamé leur désaccord avec le nouveau pouvoir en manifestant. En mai, certaines sont descendues dans la rue à l'annonce de l'obligation du port du voile intégral en public pour les femmes. Et pas plus tard que samedi, des talibans ont violemment dispersé à Kaboul une manifestation d'une quarantaine de femmes pour le droit au travail et à l'éducation.

Mais celles qui sont arrêtées payent cher leurs protestations.

"Les talibans ont harcelé et brutalisé des manifestantes et les ont soumises à des arrestations et des détentions arbitraires, des disparitions forcées, et des actes de torture physique et psychologique", écrit Amnesty International qui raconte les coups subit par certaines, les "décharges électriques", les menaces de mort et les insultes.

"Il y a des femmes manifestant dans la rue qui ont été arrêtées, qui ont été violentées, violées dans les prisons des talibans", déclare Fahimeh Robiolle. Certaines ont été "libérées pour sauver l'image des talibans, qui leur ont dit 'de toute façon on va vous tuer une fois que la communauté internationale vous oubliera'".

"Tout ce qu'ils ont dit était de purs mensonges"

Cette violence, cette répression des droits des femmes, si elles ne sont en réalité pas surprenantes, vont toutefois à l'encontre de ce que les talibans ont promis à la communauté internationale. Après avoir fermé les écoles pour filles, ils ont à plusieurs reprises assuré qu'elles allaient rouvrir. En mars dernier, les collégiennes et lycéennes ont pu retourner quelques heures en classe avant que les talibans décident finalement de leur en interdire l'accès.

"Ils ont dit qu'ils n'avaient pas les moyens", alors que "les écoles religieuses pour les garçons poussent comme des champignons partout", pointe Fahimeh Robiolle. "Quand les talibans étaient en face des délégations politiques et diplomatiques des pays occidentaux, ils disaient ce que l'on voulait entendre", mais "tout ce qu'ils ont dit était de purs mensonges pour essayer d'avoir la reconnaissance" de la communauté internationale, explique l'universitaire.

"C'est de la poudre aux yeux" déclare Myriam Benraad, qui rappelle que les talibans "ont besoin d'aides financières, d'alliances".

Elle rappelle qu'aujourd'hui beaucoup de femmes militantes se cachent en Afghanistan, sont entrées dans la clandestinité car elles sont menacées de mort par le régime. "On a des femmes qui ne peuvent même pas arriver à une frontière", souligne également Fahimeh Robiolle, car elles seraient arrêtées. Beaucoup n'ont de toute façon pas les moyens de traverser le pays, et n'ont parfois pas de passeport.

"On est en train de stopper cette population de vivre"

Difficile de voir comment la situation de ces femmes pourrait s'améliorer dans les mois à venir. "Cela va continuer de se dégrader pour tous les Afghans, à commencer par les femmes", selon Myriam Benraad. "Aujourd'hui il n'y a plus de liberté pour les femmes" abonde Fahimeh Robiolle.

"La femme n'a pas de travail, pas d'école, l'année prochaine il n'y aura pas de femmes à l'université puisqu'il n'y a pas eu de lycée. On est en train de stopper cette population de vivre: elles vont être obligées de se marier très vite, disparaitre de la vie sociétale, et celles qui sont petites vont être endoctrinées", déplore-t-elle.

Pour renverser la situation, il faudrait "un mouvement de révolte, les femmes seules auront beaucoup de mal à regagner un statut, il faut une révolte globale", explique Myriam Benraad. Mais la population afghane est désarmée, et n'a pas les moyens de lutter aujourd'hui face à un mouvement taliban armé qui n'hésite pas à tirer, à réprimer.

Pour Fahimeh Robiolle, il faut au moins "aider celles qui sont en danger de mort pour qu'elles puissent sortir du pays".

Les ONG réclament une intervention de la communauté internationale "comme des sanctions ciblées ou des interdictions de voyager" visant des talibans, écrit par exemple Amnesty International. "Si la communauté internationale s’abstient d’agir, elle abandonnera les femmes et les filles d'Afghanistan, et fragilisera les droits partout ailleurs", écrit la secrétaire générale de l'ONG.

Article original publié sur BFMTV.com