Afghanistan : une activiste raconte sa traversée clandestine vers le Pakistan

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Depuis l’arrivée des Taliban à Kaboul le 15 août 2021, des milliers d’Afghans ont tenté de quitter le pays, par voie terrestre ou aérienne. La rédaction des Observateurs a parlé avec une activiste pour les droits des femmes qui, par crainte de représailles de la part des Taliban, a décidé de recourir à l’aide d’un passeur pour quitter l’Afghanistan clandestinement. Elle raconte son périple à travers des douzaines de checkpoints talibans.

Depuis que les Taliban ont pris Kaboul le 15 août 2021, des dizaines de milliers d’Afghans ont fui le pays. Les puissances étrangères tentent d’évacuer leurs ressortissants, ainsi que les personnels afghans qui ont travaillé pour les ambassades et forces armées étrangères, mais le chaos aux portes de l’aéroport international Hamid Karzai rend l’accès difficile. Les activistes afghans sans lien direct avec les puissances étrangères, qui ont travaillé dans des ONG pour la défense des droits de l’homme, pour la démocratie et pour les droits des femmes, rencontrent encore plus de difficultés pour partir.

Les Taliban ont mis en place des checkpoints sur les routes à Kaboul et dans tout le pays, ainsi qu’aux postes de frontière. Selon des témoins, les Taliban y vérifient le nom des personnes qui passent pour trouver des activistes ou des personnes qui ont travaillé avec les gouvernements étrangers. L’Agence des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR) a déclaré, le 20 août 2021, que "la grande majorité des Afghans ne sont pas en mesure de quitter le pays par des voies régulières".

Les Taliban ont resserré l’étau autour des journalistes et activistes considérés comme une menace par le groupe islamiste. Selon des témoins, ils ont déjà commencé à mener des recherches ciblées pour trouver les personnes figurant sur leur liste de cibles prioritaires.

>> Lire sur le site des Observateurs: "Je savais qu’ils viendraient nous chercher": des activistes afghans traqués par les Taliban

"J’ai réussi à trouver un passeur avec l’aide de mes amis"

Nahid* est une activiste afghane pour les droits des femmes qui vivait à Kaboul. Elle a reçu plusieurs menaces des Taliban au cours des dernières années. Elle a tenté de quitter le pays avec ses enfants dès qu’elle a su que le groupe islamiste avait encerclé la capitale.

La première chose que j’ai faite lorsque j’ai su que les Taliban avaient occupé Kaboul [le 15 août] était d’aller au marché acheter un tchador [grand voile couvrant la tête et le corps et laissant apparaître le visage, NDLR] car je savais qu’il serait désormais impossible de se déplacer sans cela. Je savais que tout ce que les Taliban allaient dire sur le fait de garantir la sécurité des gens était un mensonge : je savais que je devais sauver ma vie et protéger mes enfants.

J’ai réussi à trouver un passeur avec l’aide de mes amis. Il m’a dit que je devrais me rendre à Kandahar [à 500 km de Kaboul, NDLR] par mes propres moyens, et qu’il fallait ensuite payer 10 000 afghanis par personne [environ 100 euros, NDLR]. Le prix est généralement compris entre 10 000 et 17 000 afghanis par personne [entre 100 et 170 euros].

Les banques étaient fermées, donc nous ne pouvions pas retirer d’argent. Nous sommes partis avec le peu que nous avions dans nos poches. La plupart des gens, comme nous, n’avaient pas d’argent. Beaucoup de réfugiés afghans sont dans la même situation et n’ont rien, ils vivent juste dans les mosquées et dépendent de la générosité des habitants locaux.

"À chaque contrôle, j’étais en panique"

Sur la route en voiture pour aller à Kandahar, nous avons traversé des douzaines de checkpoints talibans. À chaque contrôle, j’étais en panique, en voyant les barbes et les AK-47. Ils traitaient les voyageurs comme des sauvages, ouvrant et fouillant leurs valises à minuit. Tout le long du chemin, je n’ai pas enlevé mon tchador, par peur des Taliban. J’avais peur que tout à coup ils me montrent du doigt en disant: "Sortez de la voiture !". Je n’avais pas de papiers avec moi et j’avais réinitialisé mon téléphone portable pour qu’ils ne trouvent pas d’informations sur moi.

Quand on est arrivés à Kandahar, le passeur est venu nous chercher. Il avait des contacts parmi les Taliban, donc nous avons pu passer les checkpoints sans attirer les soupçons ni être contrôlés par les combattants.

Le poste de frontière était noir de monde – c’était comme si tous les habitants de l’Afghanistan étaient ici. J’ai vu des familles séparées à la frontière, des enfants qui avaient perdu leurs parents. Dans les premiers jours qui ont suivi l’arrivée des Taliban, les frontières n’étaient pas aussi strictement contrôlées qu’aujourd’hui. Le passeur nous a donné des cartes d’identité pour que les gardes-frontières pakistanais nous laissent entrer sur leur territoire. Nous n’avions ni mangé ni bu depuis une journée, il faisait chaud, c’était l’enfer sur terre.

Plusieurs jours après l’arrivée des Taliban à Kaboul, les autorités pakistanaises ont renforcé les contrôles au poste de frontière à Torkhan, selon eux pour empêcher le passage de militants habillés en civils.

Les Taliban ont pris le contrôle d’importants postes de frontière depuis juillet 2021. Plusieurs milliers d’Afghans ont néanmoins réussi à passer la frontière avec le Pakistan peu après le 15 août 2021.

Tout ce pour quoi nous avions travaillé pendant 20 ans est parti en fumée. Nous avons passé notre vie à essayer de construire un pays où il ferait bon vivre pour nos enfants, tout cela pour rien. Maintenant, je suis plus en sécurité au Pakistan, c’est pourquoi j’ai décidé de parler ouvertement pour dire ce qu’il m’est arrivé et ce qui arrive à mes compatriotes sous le régime taliban. Mais je ne peux pas rester ici. D’une part, car je suis ici illégalement et l’État pakistanais ne fait rien pour nous soutenir. D’autre part, parce que c’est dangereux : il y a eu plusieurs attaques terroristes ici aussi [les Taliban pakistanais, un groupe pakistanais lié aux Taliban d’Afghanistan, est actif dans la ville où vit actuellement Nahid, NDLR]. J’ai besoin d’aller quelque part où mes enfants pourront se déplacer librement sans avoir peur, où ils pourront continuer d’aller à l’école et trouver un travail. La communauté internationale doit nous aider.

Environ 1,4 million de réfugiés afghans ont fui vers le Pakistan voisin en 2020, selon UNHCR. L’Agence des Nations unies pour les réfugiés a demandé aux États le 17 août 2021 de cesser les expulsions vers l’Afghanistan des réfugiés dont les demandes d’asile ont été refusées.

* Le prénom a été modifié.

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