Affrontements armés à Beyrouth : “Le terrain est fertile pour une guerre civile”

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Francs-tireurs postés sur les toits, tirs au lance-roquette, rafales d’armes automatiques : au moins six personnes ont été tuées et trente autres blessées dans des affrontements survenus à Beyrouth le 14 octobre, lors d’un rassemblement organisé par les mouvements chiites Hezbollah et Amal, qui visait à réclamer la démission du juge d’instruction Tarek Bitar. Ce dernier est accusé de politiser l’enquête qu’il dirige sur l’explosion survenue en août 2020 dans le port de Beyrouth. Nos Observateurs racontent la peur qui a gagné les habitants, qui voient poindre les fantômes de la guerre civile (1975-1990).

Des manifestants du Hezbollah et du parti chiite Amal se dirigeaient vers le palais de justice, jeudi matin, quand ils ont été visés par des tirs depuis des immeubles dans le quartier de Tayouneh, dans la banlieue de Beyrouth. Des hommes armés qui se trouvaient parmi les manifestants ont riposté avec des tirs à l’arme automatique, tandis que des civils en panique se bousculaient dans les rues à la recherche d’une échappatoire, comme le montrent des vidéos sur les réseaux sociaux.

Cette vidéo montre des hommes armés (probablement des combattants du Hezbollah ou de Amal) postés derrière des bennes à ordures ripostant à des tirs venant d’immeubles, au niveau du rond-point de Tayouneh.

Des hommes armés postés derrière des bennes à ordures ripostent à des tirs venant d’immeubles, au niveau du rond-point de Tayouneh, à Beyrouth, jeudi 14 octobre.

Des dizaines d’habitants se précipitent dans les rues pour fuir la zone des combats au niveau du rond point de Tayouneh, jeudi 14 octobre.

Le gouvernement libanais a déployé l’armée dans le quartier, tandis que le Premier ministre, Najib Mikati, a lancé un appel au calme. Mais les affrontements se sont poursuivis. Plusieurs tirs de roquette ont retenti, tandis que des habitants ont pu filmer des tireurs postés sur les toits.

Sur cette vidéo, on voit un individu posté sur le toit d’un immeuble tirer un coup de feu. Nous avons localisé ces images : la scène se passe dans le quartier limitrophe d’ Ain El Remmaneh, au niveau de Old Saida road.

Vidéo montrant un individu posté sur le toit d’un immeuble tirer un coup de feu, à Ain El Remmaneh, Beyrouth, jeudi 14 octobre.

Le sniper se trouvait sur le toit de l'immeuble délimité par un carré rouge.

Dans un communiqué conjoint, le Hezbollah et Amal ont accusé des groupes appartenant au parti des Forces libanaises (FL), issu d’une ancienne milice chrétienne, “de s’être déployés dans les rues et sur les toits des immeubles pour tirer sur les manifestants et les tuer”. Le chef du parti des Forces libanaises, Samir Gegea, a accusé à plusieurs reprises, ces derniers jours, le Hezbollah de vouloir “intimider” le gouvernement afin de dessaisir le juge Tarek Bitar, chargé de l’enquête sur les explosions de Beyrouth, et affirmé qu’il n’accepterait “jamais que le gouvernement cède à ces pressions.”

“Le terrain est fertile pour la guerre civile”

Joumanah Zabaneh était chez elle lorsqu’elle a entendu les premiers tirs.

Mon inquiétude principale, c’était pour mon mari qui travaille dans le quartier de Tayouneh et pour mes enfants dont l’école est proche des lieux des affrontements. Je suis sortie de chez moi encore en chaussons pour aller les chercher, et j’ai retrouvé mon mari devant l’école. Il y avait beaucoup de parents, en panique.

Nous sommes rentrés à la maison, mais le chemin qui prend normalement dix minutes a duré une demi-heure. Nous entendions les tirs, ça se passait peut-être à un kilomètre. Nous nous cachions régulièrement, derrière une voiture, derrière un arbre. Ma plus grande peur, c’est de prendre une balle perdue, il y a eu tellement de victimes de ça au Liban. Arrivés chez nous, j’ai installé les enfants dans le couloir, c’est l’endroit le plus sûr, il n’y a pas de fenêtre. Ma fille aînée a 8 ans, elle souffre déjà de traumatisme de l’explosion du port de Beyrouth, elle a un traitement pour ça…Et maintenant il faut que je lui explique ce qui se passe et je ne sais pas quoi lui dire.

Photos montrant Des écoliers rassemblés dans un couloir d’école, à Beyrouth, et accroupis devant leurs pupitres, dans une école, jeudi 14 octobre.

A la télé, on entendait que l’armée disait contrôler la situation. Mais en même temps j’entendais les tirs, comment peut-on prétendre que l’armée contrôlait quoi que ce soit.

Je suis née en 1976 et j’ai vécu la guerre civile. Ce que j’ai fait ce matin c’est exactement ce que mes parents faisaient : aller chercher les enfants à l’école, courir se réfugier chez soi dans la peur. Il y a eu ces derniers temps de fortes mobilisations des différents courants, des gens qui manifestaient, d’autres qui contre-manifestaient.. Quand on a connu la guerre civile et qu’on voit ça, je peux vous dire qu’on a un instinct qui nous fait penser que ça peut arriver à nouveau.

Je pense qu’on sera fixés sous peu sur ce qui va arriver: si les partis ne trouvent pas un accord, ça veut dire qu’il y a un risque de retomber dans la guerre civile. Et ce qu’on a vu aujourd’hui montre qu’ils sont prêts à repartir dans une guerre civile. On a vu des snipers sur les immeubles, ce n’est pas normal. On a vu des gens très tendus, pour défendre leur courant politique. Le terrain est fertile pour une guerre civile.

Alors que des tirs sporadiques étaient encore entendus jeudi, des vidéos montrant des colonnes de combattants du Hezbollah, armés de lance-roquettes et de fusils automatiques, se diriger vers le quartier de Tayouneh ont été relayées sur les réseaux sociaux.

Images montrant des combattants du Hezbollah se dirigeant vers le quartier de Tayouneh à Beyrouth, jeudi 14 novembre.

“Ces affrontements ont lieu dans une zone qui était le tout premier front de la guerre civile”

Jamil B, chargé de communication, vit à Beyrouth.

“Je n’ai jamais vu un tel niveau de violence à Beyrouth. Ces affrontements ont lieu dans une zone qui était le tout premier front de la guerre civile.

Une attaque visant un bus menée par des militants Kataëb (phalanges chrétiennes), le 13 avril 1975, dans le quartier de Aïn Remmaneh, dans une avenue séparant un quartier chiite d’un quartier maronite, est à l’origine de la guerre civile qui a duré 15 ans.

Pendant 15 ans, les combattants des Forces libanaises [milices chrétiennes] notamment, postés dans la zone de Ain El Remmaneh, ont échangé des tirs avec leurs ennemis du mouvement chiite Amal, retranchés dans la zone de Tayouneh. Et c’est à peu près les mêmes scènes qu’on a vu aujourd'hui.

Le quartier avait été déserté par la population civile et est resté longtemps aux mains des groupes armés.

Donc les affrontements d’aujourd’hui nous rappellent les souvenirs douloureux de cette guerre. Les Libanais ont vraiment peur. On a peur que ces affrontements s’étendent dans d’autres quartiers, d’autres villes, et qu’on glisse dans une nouvelle guerre civile.

Ma famille, qui vit dans un village du sud du pays, m’a demandé de rentrer. J’attends de voir.

Ces violences interviennent au moment où le Hezbollah et son allié Amal tentaient de faire dessaisir le juge d’instruction Tarek Bitar, qu’ils accusent de politiser l’enquête sur les explosions du port de Beyrouth, survenues le 4 août 2020. Mardi 12 octobre, Tarek Bitar a émis un mandat d’arrêt contre le député et ex-ministre des finances Ali Hassan Khalil, membre du mouvement Amal. Malgré une plainte déposée par Ali Hassan Khalil et un autre député et ex-ministre d’Amal, Ghazi Zaayter, le tribunal de Beyrouth a autorisé le juge, jeudi, à poursuivre son enquête.

Causée par le stockage sans mesure de précaution d’importantes quantités de nitrate d’ammonium, la double explosion survenue le 4 août 2020 a fait au moins 214 morts et plus de 6 500 blessés. Mises en cause pour négligence criminelle, plusieurs personnalités politiques convoquées par la justice, dont l’ex-premier ministre Hassan Diab et quatre ex-ministres, ne se sont jamais présentées devant le juge.

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