Affaire Griveaux : pourquoi la suppression de l’anonymat sur internet est une idée risquée

Depuis le début de l'affaire Griveaux, plusieurs hommes et femmes politiques proposent d'interdire l'anonymat sur internet. Une solution que beaucoup considèrent liberticide.

Alors que l’affaire Griveaux continue de faire des vagues dans le monde politique, plusieurs voix s’élèvent pour interdire l’anonymat sur internet. Une idée que beaucoup considèrent liberticide.

Très rapidement après l’éclatement de ce qui est désormais appelé l’affaire Griveaux, de nombreuses voix se sont élevées en faveur de l’interdiction de l’anonymat sur les réseaux sociaux. Une idée déjà avancée à plusieurs reprises, notamment en février 2019 lorsque le gouvernement présentait un plan de lutte contre le cyberharcèlement. “On doit aller vers une levée progressive de toute forme d’anonymat”, souhaitait à l’époque Emmanuel Macron. Celui qui était alors secrétaire d’État chargé du numérique, Mounir Mahjoubi, évoquait de son côté “des usages sur lesquels on ne peut plus fonctionner avec l’anonymat”. 

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Alors que cette idée revient dans le débat, nombreux sont ceux qui dénoncent l’atteinte à la liberté d’expression que représenterait la fin de l’anonymat sur internet. À commencer par Maître Matthieu Cordelier, avocat exerçant en e-réputation. “L’anonymat, ou le pseudonymat, a toujours été utilisé dans beaucoup de matières” et pas uniquement pour contrevenir à la loi, décrit-il, nous donnant un exemple pour le moins parlant : “si on interdisait l’anonymat sur internet, ça voudrait dire que Johnny Hallyday serait obligé de se présenter en tant que Jean-Philippe Smet”. En clair, “le fait d’avoir un pseudo n’enlève rien au fait qu’il faut respecter la loi”.

Les avantages du pseudonyme

Le pseudonymat, “c’est pour tous les gens qui ont des choses à dire - complètement légales - et qui ne pourrait pas le faire à visage découvert”, décrit Guillaume Champeau, directeur de l’éthique et des affaires juridiques de Qwant.

Le risque, avec la suppression de l’anonymat, c’est que les internautes qui s’expriment seront toujours “soumis à la pression de leurs paires, de leurs proches, amis, collègues… et qu’ils risquent d’être harcelés pour leurs prises de position”, poursuit-il. Il craint qu’une telle mesure ne conduise à une société où tout le monde se surveille, ce qui aboutit forcément à de l’autocensure. “Vous ne pouvez pas avoir une démocratie saine si les idées ne peuvent pas circuler et qu’on est jugé en fonction du discours ambiant”, commente Guillaume Champeau. Pour lui, vouloir lutter contre le harcèlement en obligeant les utilisateurs à dévoiler leur identité est très contradictoire. 

Un anonymat réel rare

Evidemment, internet et les réseaux sociaux comptent leur lot de dérives, notamment via des procédés comme le revenge porn et le cyber-harcèlement. Pour Me Cordelier, le problème ne vient pas du pseudonymat “qui n’implique pas un sentiment d’impunité”, mais plutôt de la difficulté à mettre en oeuvre les poursuites de ceux qui enfreignent la loi.

Pourtant, l’anonymat total est relativement rare sur internet. “Il est possible que l’adresse IP soit une reproduction ou que l’utilisateur la masque via un VPN [réseau privé virtuel, ndlr] domicilié à l’étranger”, décrit Maître Cordelier, “au Panama par exemple, car il n’y a pas de traités de coopération judiciaire avec la France, ni d'extradition”. 

Dans les fait, “c’est rarissime” qu’on ne puisse pas retrouver un internaute, estime Guillaume Champeau. “Tous les hébergeurs, y compris les réseaux sociaux, ont l’obligation, depuis le début des années 2000, de conserver toutes les données d’identification. Ce qui permet, après une enquête, de retrouver qui a posté un contenu”, précise-t-il. 

Un manque de moyens

Là où le bât blesse, c’est sur les moyens attribués aux enquêteurs et à la justice sur ce genre d’affaires. “Jusqu’à une période très récente, obtenir des poursuites réelles était assez compliqué. Les parquets avaient tendance à dire que l’infraction n'était pas constituée”, assure Me Cordelier, qui a été amené à traiter ces sujets. Selon  La Croix, seules 17 condamnations pour cyber-harcèlement ont été enregistrées en 2017, alors que, selon un sondage ifop, 8% de la population déclare avoir déjà “été la cible d’attaques répétées en ligne”, un chiffre qui grimpe à 22% chez les 18-24 ans.

En 2018, plus de 2500 plaintes ont été déposées au sujet du revenge porn, selon Le Parisien. Il n’y a eu que 192 condamnations. “On réclame plus de moyens. On sait très bien que si les magistrats ne poursuivent pas plus sur ce genre d’affaires, c’est parce qu’ils ont trop de dossiers”, constate l’avocat spécialisé.

Responsabiliser les plateformes

Outre une hausse des moyens, “il faut responsabiliser les plateformes”, avance Me Cordelier. Il est cependant nécessaire d’être vigilant lorsqu’on leur demande de supprimer rapidement les contenus, prévient Guillaume Champeau. “Ça risque d’inciter les entreprises à pratiquer beaucoup plus la censure que ce qu’un juge ferait dans le cadre du tribunal, avec du temps pour regarder le contexte et entendre la partie adverse”, détaille-t-il. Le directeur de l’éthique de Qwant dévoile un effet pervers à ce système : “si les propos illicites sont immédiatement supprimés, ceux qui les tiennent ne sont pas punis. Le pire qui peut leur arriver, c’est que les contenus soient supprimés”. Il faut donc trouver le juste équilibre entre la responsabilité des plateformes et la censure qui pourrait en découler. 

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L’autre moyen d’action peut passer, selon Me Cordelier, par le déréférencement. “Il faut être plus coercitif à l’égard des géants qui détiennent les moteurs de recherches et peut-être approfondir les règles”.

Quoi qu’il en soit, “il y aura toujours des moyens d’échapper à l’identification, en imitant ou falsifiant des papiers d’identité par exemple”, assure l’avocat spécialisé. Outre le risque de privation de liberté qui l’accompagne, la fin de l’anonymat ne semble pas être très efficace.

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