Adrien Quatennens : trois avocates nous disent ce qui ne va pas dans sa lettre

Le député Adrien Quatennens a reconnu dans un communiqué avoir eu des actes de violence envers sa femme.
gorodenkoff / Getty Images/iStockphoto Le député Adrien Quatennens a reconnu dans un communiqué avoir eu des actes de violence envers sa femme.

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Le député Adrien Quatennens a reconnu dans un communiqué avoir eu des actes de violence envers sa femme.

VIOLENCES - « Des disputes », un poignet « saisi », « une gifle » donnée « dans un contexte d’extrême tension mutuelle ». Voici les mots choisis par le député de la France insoumise (LFI) Adrien Quatennens dans un communiqué annonçant son retrait « de sa fonction de coordinateur » du mouvement, où il reconnaît des violences envers son épouse, alors que cette dernière souhaite divorcer.

Les faits sont clairement posés, dans des termes qui ne laissent pas place au doute. « C’est de la violence conjugale », confirme Anne Bouillon, avocate au barreau de Nantes, au HuffPost. À la lecture du communiqué d’Adrien Quatennens, la professionnelle engagée pour l’égalité femmes-hommes est « en colère » et « très dépitée ».

Des « termes victimaires »

Car si le député admet les faits, on retrouve selon elle un argumentaire bien connu chez les auteurs de violences conjugales. « Plutôt que d’engager une analyse sur sa responsabilité et les mécanismes qui ont pu le pousser à perpétrer des gestes violents, il explique les choses en termes victimaires, note Anne Bouillon. Et à l’aune d’une dispute conjugale ou d’une séparation difficile. Or, une dispute ou une séparation ne conduisent pas nécessairement à la violence. »

« Un divorce conflictuel, c’est un divorce qui va s’articuler autour de désaccords sur certains points et amener chacun des époux à réagir non dans l’apaisement mais dans la recherche de leur intérêt, développe Agathe Wehbe, avocate au barreau de Paris en droit de la famille et du patrimoine. On bascule dans la violence à partir du moment où il y a un comportement qui est constitutif d’une infraction de violence. Pour la cour de cassation, un crachat, c’est déjà une violence. » Quand une dispute se meut en violence, il ne s’agit donc plus d’une dispute.

« Cela ne s’est jamais reproduit »

Pour Michelle Dayan, avocate et membre de la Commission Famille du barreau de Paris, l’argumentaire d’Adrien Quatennens « entretient cette confusion entre le conflit et la violence : ce n’est pas la même chose. La violence c’est la destruction d’un sujet par un autre. Et le sujet devient objet. »

Le député présente la gifle donnée à son épouse comme un acte isolé. « Je l’ai donnée alors que ça ne me ressemble pas et cela ne s’est jamais reproduit. J’ai profondément regretté ce geste et je m’en suis alors beaucoup excusé », précise-t-il. Le problème, pour Agathe Wehbe, c’est ce que c’est une manière « d’oublier les violences isolées, qui n’en sont pas moins des violences. Et qui peuvent aussi être le début d’une récurrence de ces violences. »

« Dans le cycle de la violence, il y a le comportement violent, suivi par la culpabilisation, la victimisation et les excuses, décrit-elle. C’est ce qui permet souvent à la violence de s’inscrire dans la continuité. »

L’épouse d’Adrien Quatennens a déposé une main courante, qui n’en restera pas une, indépendamment de sa volonté. Le parquet de Lille a confirmé lundi 19 septembre avoir ouvert une enquête dans le cadre de sa « politique pénale volontariste pour le traitement des violences conjugales ». « Depuis 2014, un protocole a été signé par plusieurs Parquets dont celui de Paris, qui fait remonter de manière automatique les mains courantes dans les affaires de violences conjugales  », explique Michelle Dayan.

Si ce n’est pas systématiquement appliqué, c’est pour les avocates un progrès dans la lutte contre ces violences. « Cela démontre bien qu’il n’y a pas de petites violences conjugales. Il n’y a pas de seuil acceptable. On ne peut pas poser un curseur qui soit ailleurs qu’à zéro », souligne Anne Bouillon.

« Je ne suis pas un homme violent »

Une autre phrase fait tiquer les avocates interrogées : « Je ne suis pas un homme violent ». « Il a posé des actes de violences et ça le définit, nécessairement, à un instant T, s’agace Anne Bouillon. On peut entendre que des circonstances particulières conduisent à un acte particulier, mais elles ne sont pas exonératoires de sa responsabilité. Ces actes l’engagent. Et venant d’un homme politique, on n’en attend pas moins. »

Pour Michelle Dayan, « quand on n’est pas violent, on n’est pas violent », peu importe le contexte, si fréquemment invoqué dans le communiqué du député. Ce qui, selon les avocates interrogées par Le HuffPost, n’a rien à faire là.

« Ce qu’il décrit est hélas d’une très grande banalité, souligne Michelle Dayan. En général, on n’est pas violent quand tout va bien dans un couple, qu’on se parle et qu’il n’y a pas de tension. La violence est la mauvaise réponse à une situation difficile. »

Pour elle, les tribunaux sont là pour juger du contexte et appliquer la loi. « Crier, ce n’est pas interdit par la loi, tromper son mari ou sa femme, ce n’est pas interdit par la loi, ne plus s’aimer, ce n’est pas interdit par la loi, même être ’hystérique’ comme on l’entend souvent, ce n’est pas interdit par la loi, rappelle l’avocate. Frapper, c’est interdit par la loi. C’est aussi simple que ça. » Et d’ajouter : « Quand on siège au Parlement, la loi il la fait, il est artisan de la loi ! »

La rupture amoureuse invoquée

Cette violence s’inscrit, comme le décrit le député, alors que sa femme lui annonce vouloir divorcer, ce qui n’est pas anodin. « La séparation est vécue par l’auteur de violence comme une perte de contrôle, une perte de puissance, décrit Michelle Dayan. Et une perte de possessivité. »

Le député invoque la douleur infligée par la séparation « Dans ce contexte d’annonce de séparation, j’ai envoyé de trop nombreux messages à mon épouse pour tenter de la convaincre que nos difficultés de couple pouvaient être dépassées », écrit-il. Un comportement très courant, une fois de plus, chez les auteurs de violences conjugales.

« Il a mis en place des mécanismes que l’on connaît très bien, de contrôle, de réappropriation physique – la violence — et l’envoi de multiples SMS, de sorte à inonder et occuper le terrain, décrit Anne Bouillon. Ce sont des techniques de guerre en fait. Des mécanismes de réappropriation et de contrôle. Il n’y a qu’à voir la récurrence de l’utilisation de ’mon épouse’ dans son communiqué. »

Les mentalités changent lentement. Dans les médias, il n’y a pas si longtemps, on parlait de « crimes passionnels » pour évoquer les cas de féminicides. « Je suis un peu naïve, mais j’imaginais qu’on avait compris qu’il ne s’agissait ni d’amour ni de passion, peste Anne Bouillon. Qu’il ne s’agissait que d’emprise et de possession. »

Une « banalisation de la violence »

Sur les réseaux sociaux, le communiqué d’Adrien Quatennens et la réaction du leader de LFI, Jean-Luc Mélenchon, qui lui a renouvelé sa « confiance » et son « affection », ont provoqué des commentaires, certains internautes et politiques clamant publiquement leur « solidarité » à Adrien Quatennens.

Ce type de prise de parole, surtout venant d’un personnage politique, encourage selon les avocates une « banalisation » de la violence. « C’est très compliqué ensuite de défendre dans les prétoires qu’il n’y a pas de gifle acceptable, d’arrachage de téléphone acceptable ou de harcèlement acceptable, souligne Anne Bouillon. Il aurait été bienvenu qu’il mène une réflexion systémique sur la domination masculine. Mais lorsqu’il s’agit de lui-même, il en fait l’économie. C’est extrêmement dérangeant. »

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