Adel Abdel Mahdi, Premier ministre irakien funambule, jusqu'à la chute

Le Premier ministre irakien Adel Abdel Mahdi lors de funérailles à Bagdad, le 23 octobre 2019

Bagdad (AFP) - Adel Abdel Mahdi, un indépendant sans base partisane ou populaire choisi pour faire consensus, quitte le pouvoir dans un Irak au bord du chaos où la mort de centaines de manifestants n'a pas entamé un mouvement qui veut tout renverser.

Ce vétéran de la politique irakienne de 77 ans devait permettre d'arrondir les angles face au Parlement le plus fracturé de l'histoire récente de l'Irak.

Economiste de formation, passé par toutes les tendances politiques au cours de décennies d'opposition --en exil-- au dictateur Saddam Hussein, il devait servir de pont. Entre les pro-Iran dont l'influence n'a cessé d'enfler en Irak, les alliés des Américains désormais aux abonnés absents, les partisans de l'indépendance politique du pays et même les Kurdes qui disputent âprement à Bagdad les revenus du pétrole.

Il était surtout, assurent ses détracteurs, la personnalité la plus faible face à des partis tentant d'élargir leur emprise sur un Etat rongé par la corruption et le clientélisme.

- Consensus et coup d'Etat -

"Il aime le consensus et déteste prendre des décisions radicales", affirme un haut responsable qui a longtemps travaillé avec le chef du gouvernement au physique massif, une moustache poivre et sel barrant son visage au teint hâlé.

Mais face à des manifestants sortis par dizaines de milliers dans les rues, "il a été convaincu qu'il devait lutter contre un coup d'Etat", poursuit-il, sous le couvert de l'anonymat.

Et, ne tenant que grâce à ses alliés politiques parce qu'il n'a lui-même pas de parti ni de soutien populaire, "il savait qu'il ne pouvait pas se poser en révolutionnaire", ajoute ce responsable.

Ce chiite natif de Bagdad mais originaire de Nassiriya dans le Sud, à feu et à sang depuis qu'il y a dépêché un militaire pour "restaurer l'ordre", a longtemps fréquenté les cercles diplomatiques en Irak.

Ces deux derniers mois, ce francophone, formé dans des universités françaises, qui parle également un anglais parfait, a de nouveau reçu de nombreux diplomates. Cette fois-ci, tous dénonçaient la répression des forces qu'il commande encore jusqu'à la nomination de son remplaçant et l'absence de réforme face à la rue en colère.

Dimanche, il est devenu le premier chef de gouvernement à quitter son poste avant la fin de son mandat de l'Irak post-Saddam Hussein.

Sous la pression des manifestants qui l'associaient régulièrement à un scandale vieux de dix ans. Il avait alors été accusé de couvrir des membres de sa sécurité personnelle qui venaient de commettre un hold-up sanglant dans une banque bagdadie.

Mais aussi sous la pression de la plus haute autorité chiite du pays, le grand ayatollah Ali Sistani, et après que ses grands alliés, les paramilitaires pro-Iran du Hachd al-Chaabi, ont finalement appelé au "changement".

A la tête de leur groupe parlementaire, le deuxième bloc de l'Assemblée, se trouve Hadi al-Ameri, chef de la très puissante organisation Badr.

Dans les années 1980 et 1990, lui et M. Abdel Mahdi dépendaient du même mouvement d'opposition à Saddam Hussein, le Conseil suprême islamique irakien, fondé par un dignitaire chiite dont le mausolée est aujourd'hui au coeur des violences dans la ville sainte chiite de Najaf.

- Revirements politiques nombreux -

Fils d'un ministre du temps de la monarchie, abolie dans le sang en 1958, Adel Abdel Mahdi rejoint à ses débuts le parti Baas, qui portera Saddam Hussein au pouvoir à la fin des années 1970.

Il devient ensuite un opposant notoire au dictateur, d'abord dans les rangs des communistes puis dans ceux des islamistes, et revient en Irak à sa chute.

Il s'est retiré il y a quelques années des formations politiques.

Ces nombreux revirements "disent qu'il ne veut qu'une chose : le pouvoir", assure un ancien haut fonctionnaire, lui aussi sous le couvert de l'anonymat.

Membre des autorités intérimaires mises en place par le commandement militaire américain après le renversement de Saddam Hussein en 2003 et brièvement ministre des Finances de cette autorité de transition, il devient vice-président de la République après les premières élections multipartites d'Irak, en 2005.

Nommé ministre du Pétrole en 2014 par le Premier ministre de l'époque Haider al-Abadi, auquel il a succédé, il démissionne toutefois au bout de deux ans.

Le 25 octobre 2018, en prenant son poste, il assurait avoir "dans sa poche" sa lettre de démission. Il ne l'aura sortie qu'après deux mois de manifestations et plus de 420 morts.