Accusations de "fraude" sur le vote à distance: comment Trump a instillé le doute dès la campagne

Jules Pecnard
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Donald Trump le 19 octobre 2020 en quittant l'aéroport de Tucson, dans l'Arizona - MANDEL NGAN © 2019 AFP
Donald Trump le 19 octobre 2020 en quittant l'aéroport de Tucson, dans l'Arizona - MANDEL NGAN © 2019 AFP

C'était l'une des certitudes de cette élection présidentielle américaine. Pandémie de Covid-19 oblige, et cela s'est confirmé, les électeurs allaient massivement recourir au vote par correspondance. À tel point que dans un État-clé comme la Pennsylvanie, les assesseurs ont fini par recueillir un nombre inédit de bulletins à dépouiller. Le processus est toujours en cours et n'arrivera à son terme que plusieurs jours après le scrutin. Tout cela n'a rien d'anormal.

Un homme a néanmoins tout fait pour rendre ce phénomène suspect et, aux yeux de ses partisans, finalement anormal: Donald Trump. Durant toute sa campagne, le tacticien qu'il est n'a cessé de préparer le terrain au doute, dénonçant de façon virulente auprès de l'électorat républicain le risque que l'afflux de votes par correspondance ferait peser sur l'échéance.

"Triche"

Dès le 7 avril dernier, alors que la crise sanitaire commençait à peine à s'abattre sur les États-Unis, le président américain a affirmé durant l'une de ses conférences de presse que les bulletins postaux semaient "la triche" et étaient "frauduleux dans bien des cas". Le lendemain, Donald Trump a rendu plus lisible le fond de sa pensée en tweetant que voter par voie postale "n'aboutit à rien de bon pour les républicains".

À mesure que la pandémie de coronavirus devenait réalité, beaucoup d'observateurs - et en particulier le camp démocrate - voyaient bien que le vote à distance allait être une potentielle solution de repli pour bon nombre d'électeurs.

Cela est devenu d'autant plus vrai que Donald Trump, de l'avis général, a failli dans sa gestion du Covid-19. Cette maladie, loin d'entrer en rémission durant l'été, a redoublé d'intensité, rendant ainsi de plus en plus plausible la perspective d'un record de votes par correspondance à l'élection du 3 novembre. Ce mode d'expression démocratique s'est progressivement imposé comme une nécessité. À l'inverse, Donald Trump a martelé auprès de ses électeurs qu'il fallait se rendre directement au urnes le jour J.

Menace de reporter l'élection

Par conséquent, quoi de plus logique que d'entendre le candidat républicain, en difficulté dans les sondages, mettre en garde contre les risques de fraude liés aux bulletins postaux? Le 30 juillet, le locataire de la Maison Blanche est même monté d'un cran en évoquant un possible report du scrutin tout entier:

"Avec le vote par correspondance généralisé (pas le vote par procuration, qui est bien), 2020 sera l’élection la plus inexacte et la plus frauduleuse de l’histoire. Ce sera une véritable honte pour les États-Unis. Reporter l’élection jusqu’à ce que les gens puissent voter normalement, en toute sécurité ???"

Durant le mois d'août, le locataire de la Maison Blanche est allé jusqu'à s'opposer à ce que la poste fédérale américaine puisse obtenir un financement supplémentaire afin, justement, de permettre à davantage d'électeurs de voter depuis leur domicile. Le plan de soutien de 25 milliards de dollars, que les démocrates appelaient de leurs vœux, incluait 3,5 milliards rien que pour le vote à distance.

"Ils veulent 3,5 milliards de dollars pour quelque chose qui s’avérera frauduleux. C’est essentiellement de l’argent pour les élections", a alors dénoncé Donald Trump sur Fox Business Network.

Prophétie autoréalisatrice

Aux yeux des partisans de Joe Biden, la manœuvre est grossière mais recèle des effets potentiellement dévastateurs. De son côté, le président sortant sait que le vote par correspondance favorise les démocrates, s'en inquiète et entend donc restreindre son champ d'application, menaçant les États prêts à le généraliser et à le faciliter.

Ainsi, le bretteur républicain a pris soin d'assortir ses diatribes d'un avertissement à ses électeurs: il sera en tête le 3 novembre au soir et il y a un fort risque que les démocrates tentent de lui voler l'élection après coup, grâce à ces satanés bulletins postaux. Et ce, alors qu'il est normal que ces bulletins postaux, bien plus nombreux qu'à l'ordinaire, mettent du temps à être dépouillés. Or, dans une élection comme celle-ci, qui se joue sur le fil dans une poignée d'États-clés, cela fait toute la différence.

Donald Trump a donc passé les derniers mois de sa campagne à prophétiser quelque chose qui était sûr de se produire. En jetant le discrédit sur le vote à distance, dont le dépouillement actuel confirme que ce sont essentiellement des électeurs démocrates des grandes villes qui y ont recouru, le candidat républicain a chauffé sa base. Il l'a fait jusqu'au bout. Le 27 octobre, en quittant la Maison Blanche pour sa tournée de campagne du jour, Donald Trump a annoncé la couleur:

"Ce serait très, très convenable et très bien si un gagnant était déclaré le 3 novembre au lieu de compter les bulletins de vote pendant deux semaines."

Recours en justice

On a vu dès le départ que les choses se déroulaient telles qu'envisagées par celui qui est encore locataire de la Maison Blanche. Le soir du vote, Donald Trump a tôt fait de virer en tête, saisissant l'occasion pour annoncer - beaucoup plus serein qu'à l'accoutumée - qu'il avait probablement "remporté" l'élection. Rien de surprenant, puisqu'il a demandé à ses électeurs de se rendre physiquement aux bureaux de vote le 3 novembre. Leurs bulletins ont donc été très vite dépouillés.

Après avoir égréné les États où il était en bonne posture, le président a fait comprendre que dès lors, toute remontée différée de son adversaire Joe Biden serait suspecte. Une preuve de fraude manifeste, selon lui.

Désormais, deux jours après le début du scrutin, le candidat républicain et ses soutiens appellent frénétiquement à ce que les dépouillements en cours cessent immédiatement.

Quand bien même ces dépouillements seraient menés à leur terme, le président a annoncé qu'il déposerait des recours dans chaque État qui basculerait en faveur de Joe Biden après avoir été intialement déclaré acquis à Trump lors des premières estimations. Son objectif: une victoire à l'arrachée grâce à des recomptages ordonnés par les tribunaux.

Article original publié sur BFMTV.com