Comment accueillir son enfant tout en faisant le deuil de son jumeau?

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“C’est avec la plus profonde tristesse que nous devons annoncer que notre petit garçon est mort”, a déclaré l’attaquant portugais de Manchester United, Cristiano Ronaldo. (Photo: Robbie Jay Barratt - AMA via Getty Images)
“C’est avec la plus profonde tristesse que nous devons annoncer que notre petit garçon est mort”, a déclaré l’attaquant portugais de Manchester United, Cristiano Ronaldo. (Photo: Robbie Jay Barratt - AMA via Getty Images)

“C’est avec la plus profonde tristesse que nous devons annoncer que notre petit garçon est mort”, a déclaré l’attaquant portugais de Manchester United, Cristiano Ronaldo. (Photo: Robbie Jay Barratt - AMA via Getty Images)

DEUIL - C’est un drame qui porte en lui un tabou: celui de la mort qui côtoie la naissance d’un enfant. La star du foot Cristiano Ronaldo, qui attendait des jumeaux avec sa compagne, a annoncé le 18 avril sur les réseaux sociaux la mort de l’un des deux nouveaux-nés.

“C’est avec la plus profonde tristesse que nous devons annoncer que notre petit garçon est mort”, a déclaré l’attaquant portugais de Manchester United dans un message cosigné avec sa compagne, la mannequin espagnole d’origine argentine Georgina Rodriguez.

Alors que le taux de naissances gémellaires n’a jamais été aussi élevé dans le monde, selon une étude publiée en juin 2021 dans la revue Human Reproduction, ce drame pose la question du deuil périnatal, dans le cas où l’un des jumeaux survit et l’autre non, que cela soit in utero ou à la naissance.

C’est une réalité à laquelle les parents qui attendent un enfant ne pensent tout simplement pas. “La naissance et la mort se côtoient de très, très près et c’est quelque chose qui n’est pas imaginable tant qu’on ne l’a pas vécu, explique Solène Ekizian, docteure en psychanalyse et en psychopathologie spécialisée dans le deuil périnatal. Les parents se protègent et on ne peut pas faire autrement quand on attend un bébé. On met cela de côté.”

Une aide psychologique

Comment, alors, réussir à accueillir l’enfant qui reste tout en faisant le deuil de celui qui est décédé?

“C’est très compliqué et il ne faut pas hésiter à se faire aider et consulter un psychologue formé dans ce domaine-là, car il va falloir s’occuper à la fois des parents et du bébé survivant”, conseille Solène Ekizian.

Dès le premier jour, on peut parler au bébé qui reste et lui exposer la réalité, aussi dure qu’elle puisse être. “Dans le ventre, le bébé a cohabité avec quelqu’un qui tout à coup n’est plus là et on ne pense pas forcément à lui expliquer, surtout quand on est soi-même dévasté”, note la psychologue.

D’où parfois la possibilité de passer par une ou un professionnel pour trouver les mots et s’adresser à son enfant. “Le praticien peut expliquer au bébé qu’il s’est passé quelque chose de terrible et que son petit frère ou sa sœur est mort, si les parents n’y parviennent pas tout de suite”, estime-t-elle.

“Le professionnel peut aussi aider à légitimer le fait de parler au bébé, ajoute la psychologue. Car il y a des gens pour qui, déjà, parler à un bébé n’est pas une évidence.”

Parler à son enfant

Une règle d’or: parler. “Il faut en parler et comprendre pourquoi cela a du sens de le faire, insiste Solène Ekizian. Françoise Dolto disait qu’on se construit avec tout, même avec quelque chose de très difficile. Le pire, c’est le non-dit, le secret ou le tabou, qui créent des pièces de puzzle manquantes.”

Des pièces manquantes qui peuvent se léguer comme héritage. “Ce qu’on appelle les secrets de famille se transmettent de génération en génération. Donc si on ne raconte pas son histoire à un bébé, ce sont des choses qui peuvent resurgir bien plus tard”, ajoute-t-elle.

Autre chose importante: bien s’assurer que l’enfant survivant ne se sent coupable de rien. “Le jumeau qui reste n’est en rien responsable et il faut le lui dire. Ça ne doit pas devenir un tabou, insiste de son côté la psychologue et thérapeute Catherine Verdier. S’il a été nommé, il ne faut pas hésiter à utiliser le prénom de l’enfant décédé.”

Parler simplement à celui qui reste, c’est aussi avoir confiance dans sa capacité à se construire avec cette réalité. “Les enfants sont surprenants et parfois c’est bien plus fluide pour eux que pour nous”, rassure Solène Ekizian.

Être bien entouré

Autre chose importante: avoir du relais dans son entourage. “Des parents, frères et sœurs, amis, voisins, peuvent déjà faire du ménage ou des courses pour soulager les parents”, détaille Solène Ekizian.

L’entourage peut aussi les aider à trouver du temps à consacrer à leurs deux enfants. “Même si l’un est vivant et l’autre non, les parents ont bien deux enfants, rappelle la psychologue. Il faut qu’ils puissent s’occuper du bébé vivant, qui est là, mais aussi du bébé décédé: y penser, organiser des obsèques, trouver des rituels...”

Le rituel ou l’hommage en question n’est pas une obligation. Il doit surtout avoir du sens pour les parents pour être “thérapeutique”: cela peut être un lâcher de ballons, une bougie allumée, un repas, une cérémonie dans le jardin, au bord de la mer... “On n’en fait jamais trop”, estime la psychologue.

Que l’enfant soit mort in utero ou après la naissance, en fonction des situations, “chaque deuil est unique, parce que chaque grossesse est unique, chaque bébé est unique et chaque parent a son bagage et son histoire”, rappelle Solène Ekizian.

Parfois, la douleur des parents peut aussi risquer de mettre l’enfant qui reste de côté. “Il y a déjà le post-partum, auquel s’ajoute la tristesse du deuil, donc il faut aider les parents à s’investir dans la relation avec l’enfant survivant, conseille Catherine Verdier. Un parent déprimé met onze secondes de plus à répondre au besoin d’un enfant qui pleure”, estime-t-elle.

Il faut autant que possible éviter un déséquilibre “d’investissement” entre l’enfant survivant et celui qui est décédé, dans un sens ou dans l’autre.

Pas de phrases “toutes faites”

Un conseil pour l’entourage des parents endeuillés: ne pas tenter de les réconforter à l’aide de phrases toutes faites, du style: “C’est bon, il t’en reste un, il faut penser à lui”, ou “C’est mieux que cela arrive à la naissance que plus tard”. Même si l’intention n’est pas mauvaise, elles sont dévastatrices pour les parents.

“Les gens qui disent cela ne pensent pas à mal, il considèrent que ce sera réconfortant ou ne savent pas quoi dire, estime Solène Ekizian. Mais le bébé qui est décédé a tout autant sa place et il est important que l’entourage lui en fasse une, reconnaisse son existence et fasse aussi son deuil.”

Un deuil qui peut être nécessaire, même après quelques semaines seulement de grossesse, peu importe ce qu’en pensent les proches. “Il ne faut pas hésiter à insister et à exprimer sa tristesse auprès de sa famille”, souligne Catherine Verdier.

Le syndrome du “jumeau perdu”

Le jumeau qui reste ressentira lui aussi un manque. “Quand on n’est pas jumeau, on a du mal à se le représenter, mais un bébé jumeau n’a jamais connu le fait de vivre seul, rappelle Solène Ekizian. Dès qu’il a été en capacité de ressentir quelque chose, dans le ventre de sa mère, il y avait quelqu’un à côté qui faisait du bruit et qui bougeait.”

Même s’il ne s’agit pas d’une conscience comme celle développée après la naissance, cette présence fait partie de leur existence. Quand l’un des deux n’est plus là, c’est “une partie d’eux-mêmes” qui disparaît, si bien que certains psychologues n’hésitent pas à parler de syndrome du “jumeau perdu”.

Un syndrome qui peut se manifester de différentes manières. “On peut observer des angoisses d’abandon ou de mort pour ceux qui ont perdu un jumeau après la naissance, note Catherine Verdier. Un sentiment de culpabilité aussi, avec cette question: pourquoi je suis vivant et pas l’autre?”

Une thérapie peut permettre de minimiser ou réduire ces symptômes, qui parfois persistent à l’âge adulte. “J’ai eu une patiente d’une vingtaine d’années, qui avait perdu son frère jumeau à la naissance et qui ne pouvait pas manger toute seule, par peur de s’étouffer”, raconte par exemple la psychologue.

Le tabou du deuil périnatal

Le drame de la famille Ronaldo met en lumière plus largement le tabou du deuil périnatal. “Ce n’est pas dans l’ordre ‘logique’ des choses de perdre son bébé, souligne Solène Ekizian. Quand notre grand-mère de 90 ans décède, bien sûr qu’on est très triste, mais cela s’inscrit dans une certaine ‘rationalité’. Quand on attend un bébé, on pense à la naissance et à la vie, on s’attend à tout sauf au fait qu’il meure. C’est très violent.”

Pour parer à cela, de plus en plus de comptes Instagram sont dédiés aux parents d’enfants décédés à la naissance, qui postent des photos de leurs bébés, comme le mannequin américain Chrissy Teigen. Le 1er octobre 2020, elle avait publié un cliché de son fils défunt, Jack. Une démarche qui avait à l’époque scandalisé, preuve que le sujet est encore tabou.

Silence et isolement

Certains militent aussi pour trouver une manière de parler de ces parents endeuillés, comme il existe le mot “orphelin” pour un enfant qui a perdu ses parents. Si le terme “parange” ne fait pas l’unanimité, la nécessité de rendre plus visible leur vécu est bien partagée.

Les différents mouvements de libération de la parole autour de la maternité ont également vu émerger des témoignages sur les “arrêts naturels de grossesse”, une autre manière de parler de “fausses couches”, qui pour ces parents n’ont rien de “faux”.

Traverser un arrêt naturel de grossesse, c’est en effet être confrontée au silence et à l’isolement. “C’est difficile, car ça n’existe pas. On confisque les émotions qui sont traversées”, appuie Sandra Lorenzo du collectif “Fausse couche, vrai vécu”. D’autant plus que les fausses couches surviennent majoritairement au premier trimestre, “moment où il ne faudrait pas parler de sa grossesse”.

“Que fait-on de nos morts et de nos vieux?”

Alors que dès que l’on donne la vie, la possibilité de la mort est présente, la façon dont celle-ci est conçue et appréhendée dans notre société est aussi en question.

“Malheureusement, on en parle très peu, regrette Catherine Verdier. Ça évolue très lentement. On ne sait pas quoi faire de nos morts, on ne sait pas quoi faire de nos vieux...” Selon elle, la mort est pourtant un sujet que les enfants aimeraient aborder bien plus souvent.

“Beaucoup de symptômes chez eux sont liés aux angoisses de mort et les parents ne les voient ou ne les imaginent pas, explique-t-elle. Souvent, les adultes sont pris dans leur propre tristesse ou ne veulent pas se poser et y penser.”

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Cet article a été initialement publié sur Le HuffPost et a été actualisé.

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