La sulfureuse écotaxe sur les poids lourds fait son retour en France

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L’écotaxe sur les poids lourds, qui avait déclenché en 2013 la fronde des "bonnets rouges" avant d'être abolie, revient dans le débat politique français. Explications de ce retour vers le futur.

Ecotaxe. La simple évocation de ce mot hautement sensible fait frémir les élus de tous bords. En 2013, sous le mandat de François Hollande, la taxe controversée sur les poids lourds avait déclenché la fronde des "bonnets rouges", qui avaient embrasé la Bretagne durant trois mois et finalement obtenu son retrait l'année suivante. Huit ans plus tard, elle revient dans le débat politique. L'écotaxe figure d'abord parmi les 146 propositions de la Convention citoyenne pour le climat (CCC) du projet de loi "Climat et Résilience", présenté mercredi 10 février en Conseil des ministres.

Elle est également plébiscitée dans un rapport élaboré par cinq élus Les Républicains (LR), trois La République en marche (LREM) ainsi que Cédric Villani (Groupe écologie démocratie solidarité) remis lundi au ministre des Transports Jean-Baptiste Djebbari. Ces élus plaident pour un "plan Marshall" des transports en grande couronne d'Île-de-France financé notamment par une taxe sur les poids lourds. "Si l'écotaxe revient dans plusieurs rapports, c'est sans doute que c'est une bonne idée", assure à France 24 François Durovray, président LR du conseil départemental de l'Essonne. "J'ai été déçu lors de son retrait en tant que citoyen car il faut absolument faire évoluer nos modes de transport. Et l'écotaxe est une mesure à la fois écologique et citoyenne."

Une mesure mort-née

Née du principe du pollueur-payeur lors du Grenelle de l'environnement en 2008, la nouvelle taxe d'alors est votée à la quasi-unanimité par les parlementaires en 2009, sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy. Elle a alors pour objectif d'inciter les transporteurs à préférer les transports ferroviaires et fluviaux au fret routier et ainsi financer une partie des coûts d'entretien du réseau routier hexagonal.

Mais la mesure se heurte à l'hostilité des "bonnets rouges" bretons, qui redoutent que la filière agroalimentaire, déjà sinistrée, ne le soit davantage. Sous la pression des manifestants coiffés de bonnets de laine vermillon, le Premier ministre Jean-Marc Ayrault annonce sa "suspension" le 29 octobre 2013. Elle est définitivement jetée aux oubliettes le 9 octobre 2014 après une volte-face de Ségolène Royal, qui assurait alors ne plus vouloir d'"écologie punitive". Ce qui ne l'empêche pas de faire voter en 2015 une augmentation du prix de 2 centimes sur le diesel.

Une absurdité, selon François Durovray. "L'augmentation du diesel à la pompe n'a fait que pénaliser les automobilistes français. Les routiers, qui usent les routes avec leurs gros poids lourds, ne participent toujours pas au financement de l'entretien du réseau routier car ils s'approvisionnent en gasoil chez nos voisins européens."

Un réseau routier en mauvais état

Une chose est sûre : l'état du réseau routier français est déplorable. Des ponts vétustes qui menacent de s'effondrer, des routes percées de nids de poule. Si le réseau est correctement entretenu dans la capitale et sa proche banlieue, les élus du reste de l'Île-de-France estiment être laissés pour compte. "Cette fracture alimente le sentiment de déclassement" des 5 millions d'habitants de la grande couronne, "et les empêche de prendre pleinement part à la transition écologique des mobilités, pourtant indispensable", précise le texte rendu public deux jours avant la présentation de la loi climat en Conseil des ministres.

"Depuis 15 ans, l'État n'a pas assez pas investi sur le réseau routier en Île-de-France, faute d'argent, déplore l'élu républicain. Or il faudrait plus de 800 millions d'euros par an pendant plus de 10 ans pour remettre le réseau en état. Avec cette taxe, on pourrait enfin disposer des financements qui nous manquent”.

Autre avantage de la taxe : sa mise en place pourrait permettre de réorganiser le réseau routier saturé dans certains secteurs et encourager les poids lourds à emprunter les grands axes payants comme les autoroutes plutôt que des nationales jusque-là gratuites et inadaptées.

Le retour de la fronde ?

Mais le spectre d'une nouvelle taxe, dans un contexte de crise économique, ne risque-t-il pas de réveiller "bonnets rouges" et Gilets jaunes de concert ? Certains citoyens en sont convaincus. "Nous, chauffeurs routiers, n'avons rien contre l'écotaxe en tant que telle, commente à France 24 Thierry Altmeyer, secrétaire du syndicat SUD Solidaires Route. Mais nos patrons ne se laisseront pas faire. Et si elle passe, ils finiront de toute façon par la répercuter sur nos salaires, ce sera à nous de payer..."

Mêmes réactions mitigées sur Twitter, où certains utilisateurs considèrent qu'avec la crise sanitaire et économique actuelle, instaurer une nouvelle taxe serait "suicidaire" pour le gouvernement.

Les auteurs du rapport ne sont pas de cet avis. "Je n'ai pas encore senti d'hostilité d'élus pour le moment, constate François Durovray. D'abord parce que les mentalités ont évolué dans ce domaine, Ensuite parce qu'il faudrait user de pédagogie, ce qui a cruellement manqué en 2013. Et puis l'argent récolté ne doit pas aller dans le budget général de l'Etat mais être réservé au financement des routes. Enfin, il ne faut pas l'appliquer à tout le territoire national mais le tester dans une région et en étudier les effets."

En passe de revenir en Alsace

L'idée pourrait faire des émules aux quatre coins de la France. Elle est d'ailleurs en passe d'être mise en place en Alsace. Les responsables de la région, qui ont récupéré les compétences sur les routes et autoroutes non concédées, ont annoncé leur intention de mettre en place la taxe dès que possible. Une ordonnance est d'ailleurs en préparation pour donner un cadre juridique d'ici à juin. Ils espèrent ainsi mettre fin aux files continues de poids lourds qui empruntent chaque jour les routes alsaciennes pour se soustraire aux axes payants d'Allemagne.

Si l'idée est adoptée, elle permettrait aussi d'utiliser les fameux portiques de péages qui n'ont jamais été utilisés et dont le montage avait coûté des millions. Si beaucoup d'entre eux ont fait les frais des "bonnets rouges" qui les ont brandi en guise de trophées, de nombreux autres sont encore debout en état de marche. "C'est en tout cas le cas dans ma région," assure le président du rapport.

Reste que l'idée doit encore être adoptée par le gouvernement et sa majorité qui doivent gérer de front crise sanitaire et crise économique. François Durovray, lui, se veut "confiant". "En tout cas, je me battrai pour que ce projet juste, écologique et social puisse exister."