"3615 Code Père Noël", le film français culte qui a inspiré "Maman, j’ai raté l’avion"

Jérôme Lachasse
·10 min de lecture

Aucun film, en France, ne ressemble à 3615 Code Père Noël. Il a surtout connu un destin assez fou. Sorti en catimini début janvier 1990, ce thriller horrifique de Noël réalisé par René Manzor est si atypique qu’il fut rejeté à l’époque par les distributeurs français, avant de devenir culte... et d'inspirer un des films les plus populaires des trente dernières années: Maman, j’ai raté l’avion de Chris Columbus.

Avec 3615 Code Père Noël, René Manzor a tenté d’importer en France une imagerie typiquement américaine, inspirée de l’esthétique des productions Amblin (Gremlins) et des films d’horreur des années 1980 où des psychopathes se déguisent en Père Noël (comme Douce nuit, sanglante nuit, en 1984). L’idée lui est venue en dirigeant son fils Alain Musy sur son premier film Le Passage, avec Alain Delon, en 1986:

"Il avait une puissance d’imaginaire et de jeu formidable et c’est ce qui m’a donné envie d'écrire une histoire centrée sur lui", se souvient René Manzor. "Et comme il commençait à ne plus croire au Père Noël, je me suis dit que je devais faire un film pour gérer ce deuil."

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Le conte de fées vire au cauchemar

Le scénario a des allures de conte. Thomas de Frémont, 9 ans, est un grand amateur de films d’action et a truffé sa grande maison familiale de chambres secrètes et de pièges en tout genre. Laissé seul le soir de Noël avec son grand-père, il attend l’arrivée du Père Noël. Celui-ci descend de la cheminée, mais il se révèle être un fou, qui tue son chien avant de s’en prendre à lui. Une nuit de cauchemar débute... "Faut pas chercher à voir le Père Noël, sinon il se transforme en ogre", avait prévenu la mère au début du film. Une phrase qui résume l’ambition de René Manzor, celle de casser les mythes qui entourent la figure du Père Noël:

"Cette phrase va hanter le petit garçon pendant toute la durée du film, parce qu’il va penser que c’est sa faute si le Père Noël est en train de devenir dingue."

3615 Code Père Noël, comme les contes de Grimm, s’appuie sur les peurs enfantines: "On oublie souvent que dans les contes de fées il y a des passages épouvantables", note René Manzor. "C’est formateur: c’est justement pour que les enfants puissent apprendre que le monde n’est pas tout rose. J'ai voulu retourner à l’essence du conte, sans essayer de 'disneyiser' le propos, avec des moments tragiques et horrifiques parfois." René Manzor s’approprie aussi un imaginaire typiquement américain pour en montrer l’influence sur les enfants. La tenue de Thomas est ainsi un croisement de celles de Stallone dans Rambo et de Schwarzenegger dans Commando.

Pour son Père Noël sociopathe, René Manzor fait appel à Patrick Floersheim, à la fois doubleur anglais d'Alain Delon, et voix française de Robin Williams et Michael Douglas. Manzor l’engage pour un rôle muet, pour exploiter au mieux sa présence en le privant de son atout : sa voix. Dans le film, le personnage teint sa barbe en blanc avec un spray de neige pour sapin. Au fur et à mesure de l’avancée de l’intrigue, la teinture disparaît, renforçant la dimension cauchemardesque du film. Le costume, quant à lui, n’existait pas et a été fabriqué pour le film: "Je voulais qu’il ait un côté lutin. On devait vraiment croire au personnage de Père Noël."

"Le tournage était très compliqué"

Malgré le succès du Passage, René Manzor rencontre toutes les difficultés du monde pour monter 3615 Code Père Noël. "J’ai mis trois ans à survivre au succès du Passage. C’est très difficile à comprendre aujourd’hui, mais à l’époque, quand on faisait un film qui marchait, on était estampillé 'commercial'. J’ai fait trois ans de petits boulots pour continuer de gagner ma vie. Je montais des bandes-annonces."

Son frère, Francis Lalanne, qui avait coproduit avec Delon Le Passage, avait gagné grâce au succès du film un petit pactole. Voyant son frère dans la tourmente, il lui propose de refaire un nouveau film, qu’il produira. L’idée de faire de 3615 Code Père Noël un huis-clos naît de ces discussions-là. Produit en totale indépendance, le projet manque cruellement de moyens, se souvient René Manzor:

"Le tournage était très compliqué. Je voulais tout tourner en studio et on n’avait pas les moyens. On a donc tourné dans d'anciens hangars à pommes à Arpajon, dans ce qui est devenu plus tard le studio d’Arpajon. Il était situé en bordure de chemin de fer. Toutes les quinze minutes, il fallait s’arrêter de tourner pour laisser passer les trains. Ce n’était pas du tout insonorisé. Il faisait froid - c’était un hangar frigorifique. Mais c’était un bel espace: on a tout pu construire: l’intérieur du manoir, même aussi une façade extérieure."

Comme 3615 Code Père Noël était un conte, René Manzor voulait "que le film soit fort visuellement". Le réalisateur débute à une époque où une nouvelle génération, de Jean-Jacques Beineix (Diva) à Luc Besson (Subway), révolutionne la mise en scène en France: "Ce n’était plus les années 1970, ce n’était plus le cinéma de papa. Ils avaient tous la folie de faire exploser les cadrages. La mise en scène de René Manzor est assez incroyable pour l’époque", souligne Stéphane Bouyer, patron du Chat qui Fume, label de cinéma de genre qui a restauré en 2017 3615 Code Père Noël.

Plagié par John Hughes

Écrit en 1987 et tourné en 1988, 3615 Code Père Noël n’a pu bénéficier que d’une sortie très limitée en janvier 1990. "On croyait au film", assure René Manzor. "On se disait qu’on allait faire une projection et qu’on pourrait choisir un distributeur. En fait, il ne correspondait pas à ce qu’on attendait d’un film français et les gens avaient trop peur de le sortir. Ce n’était pas un film pour enfants, mais il y avait le Père Noël. Ils ne savaient pas comment le vendre."

3615 Code Père Noël est malgré tout repéré par Lionel Chouchan, le directeur du Festival international du film fantastique d'Avoriaz, l’ancêtre de Gérardmer. Alors que le film n’a pas de distributeur, et que René Manzor en termine l’étalonnage, Lionel Chouchan débarque dans une salle de projection des laboratoires Eclair et découvre la dernière bobine du film. Captivé par ce qu’il voit, il choisit de le projeter en ouverture de la grand-messe du cinéma de genre.

Le souvenir est gravé dans la mémoire de René Manzor: "Dans la salle, il y avait Ray Bradbury, Roman Polanski et Wes Craven. Les trois se sont levés à la fin de la projection et ont lancé un standing ovation. C’était fou de voir que dans mon propre pays, je ne sortais pas mon film, et qu’il y avait trois maîtres du fantastique debout, en train de lancer un standing ovation. C’était la schizophrénie totale."

Le film fait cependant forte impression outre-Atlantique. Présenté au festival de Cannes en mai 1989, pour trouver un distributeur, il est repéré par un certain John Hughes, alors en vacances dans le sud de la France. Le maître du teen-movie en retient l’idée, celle d’un enfant seul dans une grande maison qui pose des pièges contre une menace extérieure. "Maman, j’ai raté l’avion est sorti en novembre 1990. Ma carrière aux Etats-Unis a démarré suite à ce plagiat. Les exécutifs des studios ont vu les dates des copyrights et ils ont compris", indique René Manzor, qui a ensuite été embauché par Amblin pour travailler avec Spielberg, et réécrire en qualité de script doctor des "films marquants" de la décennie. Il a également réalisé des épisodes de la série Les Aventures du jeune Indiana Jones.

Devenu culte en cassette

Privé de réelle sortie en salles, 3615 Code Père Noël est devenu culte lors de son exploitation VHS. "Tous les jeunes qui ont maintenant 35-40 ans l’ont connu au début des années 90 en cassette vidéo", raconte Stéphane Bouyer, qui se souvient avoir été marqué par "le côté aventurier du gamin" et sa "grande maison un peu fofolle": "C’est le rêve de tous les gamins d’avoir une maison avec un avion dans sa salle de jeux… C’était aussi un peu le rêve de se prendre pour Rambo à l’époque."

Le film a alors beaucoup tourné, avant de disparaître totalement pendant une vingtaine d’années. Invisible à la télévision, il sort en DVD pirate en Allemagne et en Espagne. "Même à l’étranger, le film était assez connu, parce que c’était le précurseur de Maman, j’ai raté l’avion. Petit à petit, c’est devenu un peu le film invisible que tout le monde voulait voir et revoir", commente Stéphane Bouyer. "Pendant des années, j’ai eu un courrier monstrueux sur les réseaux sociaux, de gens qui aimaient le film et me disaient que leur cassette était pourrie", confirme René Manzor.

L’idée d’une restauration naît. "C’est un ami italien qui aimait bien le film. Il en a parlé à des amis allemands qui aimaient bien aussi le film. Ces derniers m’ont contacté et on l’a fait avec eux", se souvient Stéphane Bouyer. "On a contacté René Manzor et TF1, qui avait les droits. C’est René Manzor qui a appuyé pour faire une belle édition, avec un commentaire audio et beaucoup de bonus dont un making of. La France et l’Allemagne ont collaboré pour faire cette belle édition sortie en simultanée dans nos deux pays."

La restauration, réalisée à Stuttgart, a permis aux fans de découvrir un autre film. "L’étalonneur allemand était fan du film, mais de la cassette, et dans sa tête il rêvait de faire la même chose", s’amuse René Manzor. "Quand j’ai vu ce qu’il avait fait, je lui ai dit que ce n’était pas possible. J’ai ajouté, 'Je vais te montrer à quoi ressemble vraiment le film en 35mm.' Et le mec a halluciné quand il a vu le résultat. L’étalonnage des lumières n’avait rien à voir."

Sortie américaine

Le succès de cette ressortie en 2017 (le blu-ray est en rupture de stock) a conduit des distributeurs américains à remettre le film en avant. Un festival américain très important en matière de cinéma de genre, le Fantastic Fest, à Austin, se manifeste en 2018. Réticent à l’idée de montrer 3615 Code Père Noël, René Manzor s’est finalement laissé séduire: "Un film comme ça, surtout quand il n’est pas sorti, il y a des blessures." Lors de la présentation du film, il découvre l’ampleur du culte. Les fans sont si nombreux qu’une grande partie est recalée et ne peut entrer dans la salle de projection.

"Les distributeurs ont eu les yeux dollars", s’amuse René Manzor, qui a aussitôt reçu une proposition pour sortir le film au cinéma en version française sous-titrée. Il sort sous le titre Dial Code Santa Claus à Noël 2019 dans quarante salles aux Etats-Unis, avant d’être acheté par Shudder, le Netflix du genre. Enfin, il sort cet automne aux Etats-Unis en blu-ray version 4K chez le prestigieux label Vinegar Syndrome. "C'est émouvant de voir que, 30 ans après avoir été boudé par un métier qui ne l’estimait pas assez 'commercial', le film séduit partout, en France, en Allemagne, aux Etats-Unis." Un vrai conte de Noël.

Article original publié sur BFMTV.com