330.000 personnes entrées illégalement en Europe en 2022 ? Attention à ce chiffre trompeur

Frontex n'a pas compté 330.000 personnes entrées illégalement sur le territoire européen en 2022. C'est pourtant ce qu'a affirmé le président du Rassemblement national Jordan Bardella le 16 janvier, en déclarant s'appuyer sur une note de l'agence européenne en charge de la surveillance des frontières publiée le 13 janvier. En réalité, l'agence a recensé non pas 330.000 personnes, mais 330.000 entrées irrégulières dans l'Union européenne sur l'année. Comme l'a expliqué Frontex à l'AFP, "une même personne peut traverser plusieurs fois la frontière" et ainsi être comptabilisée à plusieurs reprises. Par ailleurs, plusieurs spécialistes interrogés soulignent les limites de ce chiffre et de la hausse de 64% mesurée par Frontex. De son côté, l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) a décompté 187.000 personnes entrées illégalement en 2022 en Europe, soit une hausse de 24% par rapport à 2021. Un "chiffre bien plus fiable pour rendre compte des arrivées réelles" selon plusieurs chercheurs.

"On est allés beaucoup trop loin dans notre politique d'immigration". Dans une interview sur la chaîne CNews le 16 janvier, le président du Rassemblement National (RN) Jordan Bardella a fustigé la politique migratoire française et européenne, dénonçant un gouvernement français qui selon lui "renonce à maîtriser ses frontières" et "contrôler sa politique d'immigration".

Sur quoi repose l'argumentaire de l'eurodéputé ? Sur de nouveaux chiffres issus d'une note publiée le 13 janvier par Frontex, l'agence européenne chargée du contrôle des frontières de l'Union Européenne.

"Le rapport de Frontex sorti il y a quelques jours rappelle qu'il y a eu 64% d'entrées illégales supplémentaires sur le territoire européen dans les pays de l'Union européenne, c'est-à-dire 330.000 personnes qui sont rentrées de manière illégale", déclare ainsi l'eurodéputé du RN.

D'autres publications en ligne ont aussi dénoncé sur Twitter ce supposé laisser-faire : "L'agence d'hôtesses d'accueil Frontex nous fait savoir qu'elle a déroulé le tapis rouge à 330000 clandestins au cours de l'année 2022", déclare un tweet du 13 janvier partagé plus de 300 fois.

330.000 passages, et non 330.000 personnes

Mais que dit cette note ? L'agence de contrôle des frontières a bien annoncé une hausse de 64% des entrées illégales par rapport à 2021. Un chiffre annoncé par Frontex comme au plus haut depuis 2016. "Il s'agit de la deuxième année consécutive avec une forte augmentation du nombre d'entrées irrégulières", a-t-elle affirmé dans son communiqué.

Mais Frontex n'a donc pas décompté 330.000 personnes, mais 330.000 passages illégaux. L'agence comptabilise en effet uniquement le nombre d'entrées irrégulières détectées sur le territoire européen, et non le nombre de personnes entrées illégalement. Concrètement, cela signifie qu'"une même personne peut traverser plusieurs fois la frontière et ainsi être comptabilisée à plusieurs reprises", est-il indiqué dans la note.

L'agence a de nouveau confirmé ce point auprès de l'AFP le 13 janvier : "nous indiquons le nombre d'entrées illégales enregistrées, et non le nombre de personnes, alors qu'une personne peut traverser illégalement les frontières de l'Union européenne plusieurs fois".

"Des récits de migrants qui ont tenté cinq, dix, vingt fois, c'est extrêmement fréquent"

Comment est effectué ce chiffrage ? Frontex indique que "la personne doit effectivement franchir la frontière extérieure et entrer dans l'Union européenne" pour que ce passage soit comptabilisé.

L'agence affirme ainsi décompter chaque fois qu'une personne est détectée par les autorités mais n'est pas appréhendée, mais aussi chaque fois où une personne est arrêtée et renvoyée de l'autre côté de la frontière par les garde-frontières.

Dès lors, plusieurs entrées peuvent être comptabilisées pour une personne qui a tenté de franchir la frontière à plusieurs reprises. Selon le chercheur au CNRS et spécialiste des migrations Thomas Lacroix, ce type de fréquence n'est pas inhabituel. "Des récits de migrants qui ont tenté cinq, dix, vingt fois, c'est extrêmement fréquent", a-t-il indiqué à l'AFP le 18 janvier, faisant référence à des travaux réalisés notamment à la frontière entre la Serbie et la Croatie.

De même, une personne peut franchir les frontières de l'Union européenne à plusieurs reprises mais à des points d'entrée différents. C'est notamment le cas des migrants entrant dans l'Union Européenne par la Grèce depuis la Turquie puis sortent de l'UE par les Balkans avant d'y entrer de nouveau par la Croatie ou la Hongrie.

Les chiffres de l'OIM, "bien plus fiables pour rendre compte des arrivées réelles" irrégulières

D'autres statistiques remettent en perspective les chiffres avancés par Frontex. C'est le cas de l'organisation internationale pour les migrations (OIM), l'organisme des Nations Unies chargé des migrations, qui décompte chaque année le nombre d'arrivées illégales sur le territoire européen via sa plateforme Displacement Tracking Matrix.

En 2022, l'instance, qui compile à la fois ses propres données de terrain, les données des autorités nationales et les données obtenues dans les médias, a comptabilisé"187.993 personnes migrantes et réfugiées entrées illégalement en Europe", comme l'a détaillé l'OIM dans un mail à l'AFP le 18 janvier.

Soit une hausse de 24% par rapport à 2021, moins importante que celle calculée par Frontex concernant les détections.

"Ce chiffre est bien plus fiable pour rendre compte des arrivées réelles", souligne Thomas Lacroix. Contrairement à Frontex, l'OIM, dont les chiffres s'avèrent plus stables à travers le temps, tente d'éviter les problèmes de doublons. Un exemple : l'OIM ne comptabilise pas les personnes voyageant dans la région des Balkans.

L'organisation part en effet du principe que ces arrivées "sont déjà incluses dans les chiffres des arrivées pour la Grèce, la Bulgarie ou Chypre", comme elle l'a expliqué à l'AFP. "Comme une même personne peut traverser plusieurs frontières terrestres de l'UE et de pays non membres de l'UE en se déplaçant dans la région, il n'y a aucun moyen d'éviter un double comptage".

Interrogé par l'AFP le 19 janvier, l'OIM explique en partie cette hausse par un "assouplissement des restrictions aux frontières" après la fin des restrictions sanitaires. Elle note que le "nombre global d'arrivées se situe dans la même fourchette que pour la période 2017-2019", tout en étant "bien inférieur aux arrivées de 2015-2016" au plus fort de la crise migratoire.

Beaucoup de ces entrées irrégulières peuvent par ailleurs être le fait de réfugiés pouvant légalement demander l'asile dans l'Union Européenne, rappelle l'OIM.

Appelé à comparer ses chiffres avec ceux de l'OIM, Frontex n'avait pas répondu aux demandes de l'AFP sur ce point au moment de la publication de cet article.

64% d'augmentation ? Les chiffres de Frontex et leurs limites

Ce n'est pas la première fois qu'une telle confusion entoure les chiffres de Frontex. En octobre 2022, Libération avait déjà vérifié un article d'Europe 1, dans lequel la radio indiquait que "228.000 personnes [avaient] franchi la frontière européenne en toute clandestinité" sur les neuf premiers mois de l'année.

L'association Désinfox Migrations, qui lutte contre les infox entourant l'immigration, avait aussi alerté sur Twitter face à cette mauvaise interprétation des chiffres de Frontex et avait appelé à "relativiser" ces chiffres.

Plus globalement, les chiffres de Frontex sont aussi contestés par de nombreux observateurs.

"Les chiffres Frontex doivent être pris avec précaution", souligne Tania Racho, chercheuse-associée à l'Université Paris-Saclay en droit européen et consultante pour l'initiative Désinfox Migrations à l'AFP le 17 janvier. Cette dernière décrit des "chiffres trompeurs", qui "ne permettent pas réellement de savoir combien de personnes ont franchi les frontières".

"Frontex est juge et partie. Ce ne sont pas des données indépendantes", explique de son côté Virginie Guiraudon, directrice de recherche au CNRS à Sciences Po Paris à l'AFP le 17 janvier. "Frontex, ce n'est pas Eurostat [service de la Commission européenne chargé de l'information statistique à l'échelle communautaire, NDLR]".

Certains spécialistes interrogés soulignent les limites de la hausse de 64% annoncée par Frontex. "Il y a une interprétation hâtive qu'il faut vérifier : c'est de dire que les chiffres sont en forte augmentation", soutient Thomas Lacroix. "Frontex publie ces chiffres pour justifier l'augmentation de leur propre budget. Cela leur sert à la fois à justifier les augmentations passées et à demander des augmentations futures".

Le budget de l'agence, en quasi-constante augmentation depuis son lancement en 2005, a atteint 754 millions d'euros en 2022, soit plus du double que son enveloppe de 2020 (364 millions d'euros).

Dans sa note, l'agence rappelle d'ailleurs son rôle dans la protection des frontières européennes, en soulignant que "l'augmentation constante du nombre de franchissements irréguliers démontre la nécessité de disposer d'un corps de garde-frontières et de garde-côtes européens fort et efficace, avec Frontex en tant que soutien solide des États membres".

Une augmentation des moyens de détection de Frontex

Thomas Lacroix comme Tania Racho soulignent par ailleurs que la hausse des détections peut dès lors aussi en partie s'expliquer par la forte augmentation de ses "moyens humains et budgétaires". Utilisation de drones, de caméras de surveillance, augmentation des effectifs : "cette augmentation est aussi corrélée à l'augmentation des moyens de Frontex", explique Tania Racho.

Un point tout de même nuancé par Virginie Guiraudon, qui explique que les données sont aussi fournies par les autorités gouvernementales, et ne proviennent pas uniquement de Frontex : "L'augmentation du budget de Frontex est très importante, mais les garde-frontière de Frontex ne sont que 1500 personnes", rappelle-t-elle, expliquant que la hausse des moyens peut expliquer à moyen terme la hausse des détections, mais pas d'une année sur l'autre.

"Cela ne veut pas dire que ces chiffres ne disent rien et ne donnent pas des tendances", indique-t-elle par ailleurs, tout en appelant comme les autres chercheurs interrogés à la plus grande vigilance face à ces chiffres.

Le siège de Frontex, situé à Varsovie en Pologne ( AFP / WOJTEK RADWANSKI)