"300 ouvriers" tués sur le chantier de la Tour Eiffel ? C'est faux

Défendant un partenariat entre la France et le Qatar, pays très critiqué pour les problèmes de sécurité sur ses chantiers pour la Coupe du monde de football 2022, le député Renaissance Karl Olive a assuré le 5 août que la construction de la Tour Eiffel avait causé "plus de 300 morts". C'est faux, répondent deux spécialistes et la société d'exploitation du monument : le seul décès recensé au cours de la construction est celui d'un ouvrier venu faire visiter le chantier en-dehors de ses heures de service. Karl Olive a reconnu "une erreur", assurant que cette estimation correspond au nombre de "suicides, accidents ou paris" recensés depuis la construction de la Dame de Fer. Mais cette statistique est difficile à vérifier.

Interrogé au lendemain de la ratification le 4 août par le Parlement d'un partenariat entre Paris et Doha sur la sécurité de la Coupe du monde de football 2022 au Qatar, le député Renaissance (ex-LREM) et ancien journaliste de sport Karl Olive a établi un parallèle entre les chantiers de la Coupe du monde de football 2022 et de la Tour Eiffel.

"Il ne faut pas confondre et mélanger ce qui n'a pas à être mélangé. À ce moment-là, on va aussi rappeler que lors de la construction de la Tour Eiffel, malheureusement, il y a eu plus de 300 morts", a-t-il soutenu le 5 août dans la matinale de Franceinfo.

22 mois de travaux

Les travaux de la Tour, conçue par l'architecte Gustave Eiffel en vue de l'exposition universelle de 1889, ont débuté en 1887 et ont été réalisé en seulement vingt-deux mois.

Si les gravures de l'époque montrent des ouvriers travailler en équilibre dans le vide, sans protection, et dans des conditions extrêmement difficiles, le chantier n'a pourtant causé la mort d'aucun ouvrier au travail, selon Bertrand Lemoine, architecte, ingénieur et historien .

Des ouvriers travaillent sur le chantier de la Tour Eiffel, dans les années 1930 ( AFP / -)

"Le chiffre de 300 morts est complètement et grossièrement faux", a-t-il martelé le 5 août, interrogé par l'AFP.

"Il y a eu un seul accident attesté lorsque la Tour Eiffel était en chantier, celle d'un ouvrier d'origine italienne venu un week-end, hors de ses heures de travail, avec sa fiancée pour lui montrer la Tour, alors que la construction touchait à sa fin. Il s'est fait heurter par un ascenseur. Gustave Eiffel avait indemnisé sa veuve à la condition qu'elle s'éloigne de Paris, pour couper court à d'éventuelles polémiques", relate ce spécialiste de la tour Eiffel, à laquelle il a consacré plusieurs ouvrages.

Interrogée le 5 août, la société d'exploitation de la Tour Eiffel a confirmé à l'AFP que ce décès était le seul recensé pendant la construction de la Tour

Pour Bertrand Lemoine, si la construction du symbole de Paris a pu être à la fois "rapide et sécurisée", c'est grâce à la la préfabrication des pièces de la Tour dans les ateliers d'Eiffel, à Levallois-Perret.

"Gustave Eiffel a toujours, de manière générale, été très attentif à la sécurité de ses ouvriers sur ses chantiers. Une grosse partie de la fabrication se faisait en usine, comme le découpage et le façonnage des pièces. Les deux-tiers des 2.500.000 rivets [gros clou pour fixer deux éléments entre eux, NDLR] de  la Tour ont été posés de cette manière, en atelier, avec des machines. Ensuite il n'y avait plus qu'à réaliser l'assemblage de ces pièces métalliques", a-t-il expliqué.

"Ce n'était pas le cas de tous les chantiers entamés à la même époque", pointe le spécialiste qui prend l'exemple du pont écossais du Forth, dont le chantier a commencé au début des années 1880, et qui a causé la mort de 57 personnes, selon le site officiel du monument.

"Donc le chantier de la Tour Eiffel a même, au contraire de ce qu'affirme ce député, été mené dans des conditions de sécurité remarquables par rapport aux conditions de travail de l'époque", estime Bertrand Lemoine, regrettant une "comparaison avec le Qatar d'autant plus trompeuse".

"L'opinion populaire et les journaux expliquaient que ce projet de 300 mètres de haut était une folie techniquement, que ça serait laid, et que cela causerait un nombre de décès inégalé à une époque où le nombre de morts sur les chantiers était extrêmement élevés et alors qu'Eiffel allait construire trois fois plus haut que d'habitude en moins de deux ans. Gustave Eiffel a d'ailleurs dû financer une grande partie du financement de la Tour lui-même. Le projet était donc suivi de très près", a abondé le 5 août auprès de l'AFP Camille Bidaud maîtresse de conférences en Histoire et Culture Architecturale à l'ENSA de Normandie.

"Il fallait un chantier exemplaire et c'est qui a été fait. Gustave Eiffel avait pris de nombreuses précautions. Pour l'époque, le fait qu'il n'y ait eu que ce décès est exceptionnel, alors qu'encore aujourd'hui en France la construction est l'un des secteurs qui fait le plus de victimes", estime la docteure en architecture.

Un tweet d'excuse

Critiqué pour sa prise de parole, le député Karl Olive est finalement revenu sur ses propos le même jour, dans un message publié sur Twitter.

"Je rectifie une erreur que j’ai dite ce matin sur Franceinfo. Les 300 personnes (370 précisément) que j’ai évoquées n'ont pas péri pendant la construction du chantier de la Tour Eiffel mais depuis sa construction en 1887. Cet exemple était malvenu. Je m'en excuse", a-t-il écrit.

Son tweet comprend une capture d'écran d'un article de Vice, donnant une estimation qui viendrait elle-même du Quid, un ouvrage encyclopédique français.

Mais la société d'exploitation de la Tour Eiffel, indique "ne pas être d'accord avec ce chiffre", en assurant ne tenir "aucun registre" du nombre de décès survenus sur l'édifice. Bertrand Lemoine appelle également à la prudence sur ce chiffre de "370", en soulignant qu'un "manque de données" empêche d'établir une liste exhaustive depuis que le monument a été érigé.

Il existe bien des cas de "paris ratés", relatés dans la presse, comme celui de Franz Reichelt, un tailleur parisien qui se tua en 1912, devant les caméras, en s'élançant du premier étage de la tour Eiffel avec un parachute de sa fabrication, ainsi que des  exemples d'accidents, notamment de personnes ayant tenté l'escalade de l'édifice.

La Tour Eiffel a également été le lieu de nombreux suicides, comme l'expliquait en 2012 le Huffington Post. "Mais depuis quelques années il n'y a quasiment plus de suicides avec les mesures de sécurité qui ont été prises comme l'accès aux rambardes qui est désormais protégé et grillagé", pointe l'architecte.

Des chantiers au Qatar très critiqués

Depuis l'attribution du Mondial, le Qatar a été maintes fois critiqué pour sa manière de traiter les ouvriers migrants et notamment ceux travaillant dans la construction.

Les conditions de travail imposées aux ouvrier sur les chantiers de constructions de stades ont été dénoncé par plusieurs ONG comme Amnesty International et médias à l'image de The Guardian, qui ont estimé à plusieurs milliers le nombre de morts lors de ces travaux, des bilans que le Qatar a nié.

Certaines entreprises essaieront toujours de "contourner le système", avait répondu le Comité suprême en avril 2022. "Le Qatar a pris des mesures immédiates pour remédier aux cas particuliers d’actes répréhensibles ", se défendait le ministère du Travail, selon qui "la prévalence des entreprises qui enfreignent les règles a et continuera de diminuer".

Une photo du stade Lusail en construction , à 20 km de Doha, le 20 décembre 2019. ( AFP / GIUSEPPE CACACE)

L'AFP rapportait encore en juin 2022 les témoignages d'une dizaine d'ouvriers des chantiers liés au Mondial-2022, mettant en cause la filiale locale du groupe Vinci. Les employés racontaient faire des journées de travail de dix-sept heures, sous la chaleur écrasante du soleil. Le groupe avait réfuté ces accusations.

Doha assure depuis avoir fait d'énormes efforts pour améliorer le sort des travailleurs étrangers en imposant un salaire minimum -environ 270 euros par mois- et en interdisant la toute puissance de certains employeurs qui empêchaient les travailleurs de quitter le pays ou de changer de travail.

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