2019-2022, même combat? Le parallèle hasardeux de Gérald Darmanin entre deux finales de Ligue des champions

Défendant la stratégie policière samedi aux abords du Stade de France, Gérald Darmanin a tenté d'établir un parallèle entre la récente finale de la Ligue des champions, qui a viré au chaos, et celle de 2019 à Madrid à laquelle participait déjà le club de Liverpool. "Il y a eu les mêmes problèmes", a estimé le ministre de l'Intérieur. Il y a trois ans, aucun incident majeur n'avait toutefois été à déplorer dans la capitale espagnole, malgré l'afflux massif de fans anglais venus sans billets et un nombre déjà élevé de faux tickets.

Le club de Liverpool, qui s'est incliné face au Real Madrid (1-0), n'est pas le seul perdant de la finale de Ligue des champions. Depuis plusieurs jours, les images du chaos samedi 28 mai au soir aux abords du Stade de France et de supporters anglais malmenés par les forces de l'ordre ont placé le gouvernement sur la défensive.

Défendant la stratégie policière, le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin a surtout pointé du doigt, lundi 30 mai, le comportement des fans des Reds venus à Paris sans billets et qui auraient, pour certains, tenté d'entrer dans le stade avec de faux tickets, issus d'une "fraude massive, industrielle et organisée" qui "viendrait de l'autre côté de la Manche".

Selon Gérald Darmanin, qui s'exprimait en conférence de presse, "30.000 à 40.000 supporters anglais" se seraient ainsi retrouvés autour du Stade de France samedi sans billet ou munis de billets falsifiés, en plus des 20.000 qui avaient leur précieux sésame pour assister au choc contre le Real Madrid. A ses côtés, Amélie Oudéa-Castéra, la toute nouvelle ministre des Sports, a, elle, accusé Liverpool d'avoir "laissé ses supporters dans la nature".

Le club serait même coutumier de ces pratiques, a lancé le ministre de l'Intérieur, tentant d'établir un parallèle entre la finale de samedi, et celle de 2019 qui s'était jouée à Madrid et avait opposé Liverpool aux Londoniens de Tottenham.

"Je rappelle d’ailleurs malheureusement que Liverpool-Tottenham en 2019 à Madrid a posé exactement les mêmes problèmes", a assuré M. Darmanin, lors de cette conférence de presse.

"Nous constatons que, comme en 2019 à Madrid avec Liverpool où il y a eu les mêmes problèmes, malheureusement il y a un lien parfois avec certains supporteurs --pas tous-- britanniques et ce qui s’est passé sur le sol national", a ensuite affirmé le 30 au soir sur TF1 le ministre, qui a esquissé un début de mea culpa deux jours plus tard lors d'une audition devant des sénateurs, tout en maintenant ses chiffres controversés.

Ce parallèle a toutefois ses limites: aucun incident majeur n'avait été à déplorer en 2019 en dépit de l'afflux massif de supporters anglais dans la capitale espagnole et de la circulation de faux tickets.

Que s'est-il passé en 2019 ?

Il y a trois ans, le 1er juin 2019, le monde du football a donc les yeux rivés sur une finale 100% anglaise, opposant les Spurs de Tottenham aux Reds du Liverpool FC, un club de légende qui dispose d'une des plus imposantes colonies de supporters à travers le monde.

A Madrid, les autorités avaient déployé un imposant dispositif policier pour gérer d'éventuels débordements, avec en ligne de mire la crainte des hooligans qui ont terni l'image des supporters anglais dans les années 80-90.

Au total, quelque 4.200 policiers étaient détachés dans les rues de la capitale et aux abords du stade Metropolitano et des fan zones, selon un communiqué officiel de la police à l'époque (en espagnol). Signe de l'inquiétude ambiante, le quotidien sportif Marca, le plus lu du pays, avait barré sa Une du mot "Peur".

Comme à Paris lors du week-end dernier, de nombreux supporters s'étaient rendus dans la capitale espagnole sans billets afin d'être au plus près de l'événement et de ses célébrations. "C’est un pays qui a la culture du déplacement même sans billets, ils ont l’habitude de gérer ça", indique à l'AFP le journaliste de l'Equipe Vincent Duluc, par ailleurs très critique de la gestion policière samedi au Stade de France.

"Sur les fans de Liverpool sans billet, c'est un problème connu. Le rôle de l'organisateur et des pouvoirs publics, c'est de s'y préparer", confirmait récemment à l'AFP Ronan Evain, directeur général de Football Supporters Europe.

En 2019, selon les estimations de l'association des hôteliers madrilènes, quelque 70.000 fans des Spurs et des Reds avaient ainsi fait le voyage à Madrid, soit près de deux fois le nombre de places --38.000-- qui leur avaient été allouées par l'UEFA.

Au Stade de France, 20.000 billets avaient été dévolus aux Anglais qui ont été, au total, environ 60.000 à affluer le week-end dernier à Paris, notamment dans la fan zone qui leur était dédiée dans l'est de la capitale et où aucun incident n'a été signalé.

A Madrid, le 1er juin 2019, jour de la finale de la Ligue des champions opposant Liverpool à Tottenham. ( AFP / CURTO DE LA TORRE)

A Madrid, La présence massive de supporters sur place couplée à l'écart entre l'offre de billets et la demande avaient alimenté un important marché noir et la circulation de faux billets, vendus à prix d'or, contre lesquels l'UEFA avait mis en garde à la veille de la finale, remportée par Liverpool (2-0).

"Il semble qu'il y ait un nombre élevé de faux billets en circulation et des arrestations ont été déjà menées dans le cadre d'une offensive contre ces tickets contrefaits", avait indiqué le 31 mai 2019 dans un communiqué l'instance européenne, qui a renouvelé la même mise en garde cette année.

Quelle était l'ampleur du phénomène à Madrid ? Contactée par l'AFP, la police espagnole a indiqué ne pas disposer d'estimations pour des faits aussi anciens mais le quotidien Marca avait évoqué "des centaines" de faux billets en circulation, dans un article mis en ligne à la veille de la finale.

L'AFP n'a, en tout cas, pas trouvé trace d'une estimation comparable à celle avancée par Gérald Darmanin et contestée de toutes parts. A ce stade, la Fédération Française de Football a évalué à "2.800" le nombre "de faux billets scannés" samedi au Stade de France, selon des sources proches du dossier, un chiffre qui comprend de vrais billets ayant été mal activés.

Pas d'incident notable à Madrid

Quel que soit le nombre de faux billets en circulation, une différence notable sépare les finales de 2019 à 2022: aucun incident notable n'a été constaté à Madrid alors que le Stade de France a été le théâtre de scènes de chaos qui ont conduit à différer de plus de 30 minutes le coup d'envoi, un fait rarissime pour un tel évènement planétaire.

"A Madrid, il y avait eu beaucoup d’histoires de faux billets mais ça n’avait pas provoqué de troubles comme samedi et pourtant la police espagnole est bien plus dure que la police française", estime Vincent Duluc.

Contactée par l'AFP, l'UEFA n'a fait mention d'aucun incident particulier en marge de la finale de Madrid.

Selon un article de l'agence espagnole EFE, qui s'appuyait sur des sources à la Direction générale de la police, "aucun incident significatif" n'a été relevé avant et pendant la finale de 2019 à Madrid.

A l'époque, selon cet article, les autorités avaient fait état au total de "seulement" 14 arrestations, incluant des supporters impliqués dans une rixe et une Vénézuélienne qui avait vendu deux faux billets, à 4.200 euros pièce. Pour la finale 2022, les forces de l'ordre françaises ont procédé à près de huit fois plus d'interpellations (105) sur le seul soir de la rencontre.

Samedi 28 mai 2022, aux abords du Stade de France. ( AFP / THOMAS COEX)

Les réactions après-match témoignent également du fossé qui sépare les deux finales. Après Madrid, l'UEFA était ainsi vite retournée à la gestion des affaires courantes et notamment à sa réforme controversée de la Ligue des champions.

Deux jours après le Stade de France, l'organisation a en revanche été contrainte d'annoncer une enquête "indépendante" sur des événements qui ont provoqué la fureur du club de Liverpool et ont ému jusqu'au sommet du pouvoir britannique. "Nous sommes extrêmement déçus de la manière dont (les supporters anglais) ont été traités", a déclaré le porte-parole du Premier ministre Boris Johnson. Au total, 2.700 Anglais n'ont pas pu pénétrer dans le stade en dépit de tickets d'entrée valables, selon les chiffres de M. Darmanin.

Les fraudes aux faux billets, désignées par le ministre comme le "mal racine" du chaos au Stade de France, sont loin de se limiter au football. Aux Etats-Unis, des enquêtes ont été ouvertes sur des réseaux de contrefaçon de billets pour la finale du Super Bowl et le phénomène prend de l'ampleur aussi en France. a a mis un peu de temps à percer dans le contentieux judiciaire mais ça monte en puissance depuis l’avènement des e-billets", indique à l'AFP Me Viviane Gelles, avocate spécialisée en droit du sport et en nouvelles technologies.

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