2013: l'accord de Genève ouvre la voie à un retour de l'Iran

Catherine Ashton, représentante de la diplomatie européenne et coordonatrice de l'action du P5+1 lors des discussions de Genève sur le nucléaire iranien avec le ministre des Affaires étrangères iranien Mohammad Javad Zarif. L'accord de Genève sur le nucléaire iranien rebat les cartes au Moyen-Orient en ouvrant la voie à une réintégration de l'Iran dans le jeu international, mais ce processus reste fragile, au vu de l'opacité du pouvoir à Téhéran. /Photo prise le 20 novembre 2013/REUTERS/Denis Balibouse

PARIS (Reuters) - L'accord de Genève sur le nucléaire iranien rebat les cartes au Moyen-Orient en ouvrant la voie à une réintégration de l'Iran dans le jeu international, s'accordent à penser des analystes.

Mais ils soulignent la fragilité du processus, compte tenu de l'opacité du pouvoir en Iran.

L'événement a été rendu possible par l'élection, en juin, du président Hassan Rohani, un religieux modéré dont l'un des atouts principaux est sa proximité de longue date avec l'ayatollah Ali Khamenei, Guide suprême de la révolution.

Rohani, élu sur un mandat visant à améliorer la situation catastrophique d'une économie étranglée par les sanctions internationales, va néanmoins se heurter aux durs du régime incarnés par les Gardiens de la révolution, très puissants au sein des forces armées et de l'économie, ainsi qu'aux élites religieuses conservatrices.

"Le président Rohani et le Guide suprême sont des amis de plus de 40 ans", observe l'ancien Premier ministre Hossein Moussavi, candidat réformateur malheureux à la présidentielle de 2009 remportée par l'ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad. "Il existe entre eux une relation de confiance".

Le système politique iranien est une architecture complexe et singulièrement opaque d'un empilement de pouvoirs incarnés par des religieux chiites et un président et un Parlement (Majlis) élus, le tout sous l'oeil vigilant de plusieurs conseils désignés.

Si le chef de l'Etat gouverne au jour le jour, c'est le Guide qui a le dernier mot dans tous les domaines régaliens, y compris et surtout pour ce qui touche au nucléaire, à la défense et à la diplomatie. L'émergence surprise de Hassan Rohani laisse cependant entrevoir un système nuancé dans lequel l'ayatollah Khamenei serait plus à l'écoute des opinions des uns et des autres et donc plus à même de dégager un consensus.

"Khamenei n'est pas un dictateur au sens classique du terme mais il ne fait aucun doute que sur des dossiers spécifiques comme le nucléaire, il aura le dernier mot", estime Gary Sick, un expert des questions iraniennes qui a été membre du Conseil national de sécurité américain.

SOUPÇONNÉ DE LAXISME

Trois semaines avant l'accord intérimaire du 24 novembre avec les grandes puissances, le Guide de la révolution a ainsi dû taper du poing sur la table pour voler au secours de Rohani accusé d'être trop "laxiste" à l'égard des Occidentaux.

"Personne ne devrait soupçonner nos négociateurs de vouloir brader (nos intérêts)", a-t-il lancé aux durs du régime hostiles à tout rapprochement avec le "Grand Satan" américain.

L'accord conclu aux forceps sur les bords du lac Léman prévoit un gel pour six mois de l'enrichissement de l'uranium iranien en échange d'un assouplissement des sanctions internationales visant principalement le secteur stratégique des exportations d'hydrocarbures.

Le 10 décembre, le chef de la délégation iranienne à Genève, le ministre des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif, a été contraint à son tour de se défendre face à ce qu'il a appelé "les calomnies, grossièretés et insultes" proférées à son encontre par les adversaires de l'accord.

Une vingtaine de députés sur un total de 290 ont écrit à Rohani pour lui demander de réexaminer le maintien à son poste du chef de la diplomatie. Certains dans l'"establishment" iranien reprochent aux négociateurs d'avoir trop cédé à Genève en acceptant de suspendre l'enrichissement d'uranium en échange d'un assouplissement, trop timide à leurs yeux, des sanctions.

Pour Hussein Shariatmadari, directeur du journal conservateur Kayan, le ministre des Affaires étrangères a même lancé à Genève "un signal de capitulation" envers l'Occident.

Le lendemain, l'un des hommes les plus puissants du régime, le commandant des Pasdaran, le général Mohammed Jafari, accusait le gouvernement Rohani d'être sous l'influence des Occidentaux.

"Le système de gouvernement est le même qu'avant mais a subi une légère altération et il est, et c'est regrettable, infecté par la doctrine occidentale", a-t-il dit dans un discours public. "La principale menace qui pèse sur la révolution se trouve dans l'arène politique et les Gardiens de la révolution ne peuvent pas rester silencieux face à cette situation", a-t-il ajouté dans une mise en garde à peine voilée.

"VENDRE" L'ACCORD À DOMICILE

L'accord de Genève, le plus important dégel dans les relations américano-iraniennes depuis plus de trois décennies, n'est qu'un premier pas sur une route longue et tortueuse.

"Le président américain Barack Obama pas plus que le Guide iranien ne risquent rien à titre personnel compte tenu de l'autorité constitutionnelle du premier et du prestige entourant la personne du second. En revanche, leurs négociateurs doivent maintenant convaincre leurs opinions publiques respectives qu'un accord même imparfait est préférable à pas d'accord du tout", écrit John Kemp, éditorialiste pour Reuters.

"Les six à douze mois à venir seront un test pour les capacités des dirigeants des deux pays à 'vendre' cet accord à domicile ainsi que pour leurs talents de négociateurs".

Hubert Védrine, ancien ministre français des Affaires étrangères, estime que si la ligne Rohani s'impose, "l'Iran pourrait passer en quelques années du statut de pays étranglé par les sanctions à celui d'Etat pré-émergent, avec un potentiel énorme".

Se réjouissant, dans les colonnes de Libération cette semaine, de la perspective de "réinsertion de l'Iran dans le jeu international", ce spécialiste des questions géopolitiques prône "la vigilance avec les groupes qui voudront torpiller l'accord".

"Je serai étonné que pendant la période intérimaire, aucune tentative n'ait lieu pour faire avorter le processus", dit-il.

Jean-Loup Fiévet, édité par Gilles Trequesser