1984, version soviétique

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Alexeï Balabanov, le réalisateur, et Sergueï Selianov, son producteur, ont fait très fort. Sorti mi-juin, durant la brève pause entre le festival Kinotaure [de Sotchi] et le Festival international de Moscou, leur Cargaison 200 [Grouz 200], un thriller simple et puissant qui se situe en 1984 et montre un flic psychopathe dans une URSS en voie de décomposition, a provoqué un gros scandale dans la profession, des débats passionnés et des jugements radicaux. En un mot, il s’est imposé comme un jalon marquant dans l’évolution du cinéma russe, sans toutefois constituer un tournant, mais plutôt une occasion de réfléchir. Cargaison 200 démolit à la fois la nostalgie de l’époque soviétique, devenue ces derniers temps un phénomène de mode, et le glamour absolu des films grand public.
Nous sommes donc en 1984. Leninsk, une ville fictive, représente le summum de l’enfer soviétique dans sa version provinciale et industrielle. C’est là qu’Artiom, au volant de sa Zaporojets, vient rendre visite à sa mère, une dame d’un certain âge qui enseigne l’athéisme scientifique. Sur le trajet, il passe chez son frère, responsable d’un service de recrutement militaire, dont il vient d’aider la fille à entrer à l’université. Cette fille, sa nièce, a un copain, un jeune homme débrouillard prénommé Valera, qui a réussi à échapper au service national et se fait pas mal d’argent en travaillant dans le Grand Nord. Tandis qu’il continue son périple, Artiom tombe en panne. Parti en quête d’assistance, il se retrouve dans un curieux village, où Alexeï, un ancien détenu, construit sa Ville du Soleil et fait commerce d’un tord-boyaux qu’il distille lui-même. A la cuisine, sa femme, Antonina, trime en silence tandis qu’un être fantomatique hante le jardin, muet et effrayant.
Les événements ne tardent pas à s’accélérer. A la suite d’Artiom, qui a pu repartir tranquillement après une cuite et une discussion sur Dieu, arrive Valera, qui vient chercher de l’alcool, accompagné d’Angelika, la fille du secrétaire du comité régional du Parti. Le spectre du jardin se révèle être le capitaine de police Jourov ; il commence par tuer un travailleur immigré chinois, viole Angelika avec une bouteille, la traîne jusque dans son appartement, où sa mère à moitié folle se soûle devant la télé, l’attache au lit et lui fait subir des sévices inhumains. Au final, c’est cette fameuse “cargaison 200” [nom de code du macabre fret humain ramené d’Afghanistan] qui se retrouve sur le lit : le corps du fiancé d’Angelika, sergent parachutiste, et un autre cadavre – celui d’un délinquant alcoolique que le flic détraqué aura aussi forcé à violer Angelika avant de le tuer, qui attirera de grosses mouches pendant que Jourov lira à l’héroïne des lettres de son fiancé mort.
A la fin du film, Alexeï, l’utopiste de la Ville du Soleil, sera fusillé pour les crimes de Jourov, qui sera, lui, tué d’une balle par une Antonina désireuse de venger son mari, tandis que la prof d’athéisme ira se faire baptiser à l’église et que, lors d’un concert de Vitia Tsoï [jeune chanteur et acteur alors extrêmement populaire, leader du groupe de rock Kino, né en 1962 et mort dans un accident de voiture en 1990], son fils retrouvera Valera, qui aura réussi à échapper à toutes ces horreurs. Pendant le générique, ils partiront tous les deux vers l’horizon, en discutant de leur futur business. La phrase “Cette histoire s’est déroulée durant le second semestre 1984” défile sur l’écran, et le film russe le plus polémique de 2007 s’achève, laissant le spectateur plongé dans une désagréable perplexité. Dans le meilleur des cas.
Chez Balabanov, tout est toujours clair et simple. Bien sûr, ceux qui l’accusent d’avoir transposé son propre inconscient à l’écran ont raison. Quand un homme fait des incursions répétées au cœur des ténèbres et fait une fixation sur des sujets tels que la mort, la violence, l’érotisme pervers, le relativisme moral et la déchéance physique, il est difficile de ne pas considérer ces obsessions comme une pulsion morbide. Malgré tout, Balabanov est un réalisateur qui n’a rien d’intuitif. Au contraire, c’est un cérébral, qui évalue et calcule. Il sait toujours très précisément ce qu’il veut dire et comment le dire. C’est entre autres pour cela qu’il ne fait presque pas répéter ses acteurs. Ce qui est important, pour lui, ce sont les types humains. Il est essentiel que chaque élément de sa métaphore soit à sa place. La précision avec laquelle le comédien interprète son rôle n’a que peu d’importance. Il néglige la vraisemblance de l’histoire ; ce qui compte, à ses yeux, n’est pas tant la logique de la vie que la volonté de l’auteur. Il évite les fioritures, privilégiant le fait simple, dur, frontal. Pour ne pas le comprendre, il faut être sourd du cerveau, ou vraiment y mettre de la mauvaise volonté. Ainsi, on suspectait Le Frère [Brat, suivi de Brat 2, grands succès qui ont fait la gloire de Balabanov en Russie] d’être un hymne à un “nouveau héros de notre temps” ou une apologie des fascistes en devenir, s’obstinant à refuser d’y voir une fable sombre sur une société qui a plongé dans le vide, et où le vide a pris le dessus, un vide ambulant, un “homme de nulle part” capable de tirer vite et bien avec son fusil à canon scié, et très doué (parce qu’instinctif) pour distinguer l’ami de l’ennemi.
Les diverses interprétations que suscite Cargaison 200 ne se contredisent pas – elles se complètent, s’emboîtent comme des poupées russes. La plus évidente est certainement celle du prisme social. Le choix de 1984 a des raisons historiques : secrétaires généraux qui décèdent à la chaîne [Brejnev meurt fin 1982, Andropov début 1984, Tchernenko début 1985, puis arrive Gorbatchev], stagnation économique, idéologie à bout de souffle, absurde boucherie afghane qui dévore en masse des gamins de 18 ans, province baignant dans l’alcool, montée générale de l’agressivité, aggravation du sentiment de désintégration – encore diffus, souterrain, intériorisé, mais qui ne va pas tarder à éclater au grand jour. Impossible de ne pas penser à Orwell : Balabanov livre un reportage surréaliste, concentré jusqu’au symbole, au grotesque, d’un endroit où une antiutopie fictive croise une utopie réalisée. Ce n’est pas la surveillance totalitaire de Big Brother, mais une décomposition complète qui ronge le pays sous la surface byzantine de l’empire ; pas de barreaux de prison cristallins, mais de la pourriture et des vers ; pas de métal, du moisi. Au beau vernis nostalgique dont on recouvre aujourd’hui l’“époque de la stagbation” [jeu de mots sur epokha zastoïa et epokha zastolia, époques respectivement “de la stagnation” et “des libations”, c’est-à-dire la fin des années 1970 et le début des années 1980], Cargaison 200 répond non pas par un sérum de vérité (il est beaucoup trop caricatural pour qu’on puisse dire ça), mais par un vomissement de dégoût.
Les choses sont présentées de façon élémentaire. Il y a le pouvoir officiel (le secrétaire du comité régional du Parti), qui semble terrible mais se révèle inopérant. Et il y a le pouvoir réel (le flic sadique que rien n’arrête), fondé sur une violence incontrôlable mais lui aussi finalement inopérant (Jourov est un impuissant). Le pays (incarné par l’héroïne, une victime qui supporte toutes les tortures avec une docilité masochiste) est faible par définition. L’intelligentsia officielle (la prof d’athéisme), au service de l’Etat, est lâche et tout aussi incapable (elle ne peut que se précipiter dans l’antichambre d’un Dieu dont elle nie ouvertement l’existence). La fruste intelligentsia terrienne d’opposition (le paysan utopiste) se montre tout aussi inefficace (il boit et tente à la moindre occasion de se réfugier dans la grossièreté, pour finir avec une balle dans la tête).
Deux personnages tranchent sur cette série de monstres ineptes. Le premier est le plus sympathique : Antonina, la femme d’Alexeï, le paysan, seule capable d’accomplir une certaine vengeance, mais bien sûr pas de rétablir l’harmonie (de quelle harmonie pourrait-il être question en enfer ?). Balabanov, qui n’a cessé de répéter au cours de ses interviews qu’il “aimait sa patrie”, a quand même eu du mal à renoncer à l’idée (au rêve ?) d’un instinct russe d’autodéfense et d’autoréparation naturel et populaire. Le second personnage qui se distingue est le plus répugnant : c’est Valera, le jeune affairiste. C’est lui qui a été à l’origine de tout, lui qui a fait se télescoper les héros. Mais il s’est débrouillé pour filer, sans une égratignure et sans avoir rien compris, vers l’avenir, vers les années 1990 et 2000. Tous les autres, même le flic pervers, on peut vaguement les plaindre : dans cette Russie sado-maso portée à la violence cyclique et sans limite, ils conjuguent les deux rôles, celui du bourreau et celui de la victime. Ils n’ont probablement plus d’âme, mais en gardent au moins un lointain regret. Seul Valera est un parfait “homme sans qualités”, un néant absolu (une fois de plus !) dans son tee-shirt orné du sigle CCCP [URSS], individu dépourvu du moindre sens du bien et du mal, alors même qu’il est du côté du mal. Et c’est justement lui qui, à la fin, sort du concert de Tsoï en fantasmant à fond sur le tas de fric qu’il va se faire. Dans Assa [film de Sergueï Soloviov, 1987], on voyait aussi Tsoï, qui chantait, charismatique, “nous attendons des changements” [son tube de ces années-là], et il semblait qu’un homme nouveau et merveilleux allait arriver. Dans Cargaison 200, Tsoï chante “on a du temps, mais pas d’argent, et nulle part chez qui aller”, et on comprend que c’est Valera qui va s’imposer. Chez nous. Il est déjà là, mais au moins il a trouvé de l’argent. Mais, au fait, pourquoi un thriller violent, une fantasmagorie sur la lointaine année 1984 provoque-t-il des réactions si vives et si polarisées ? Certes, tout le pays n’en parle pas, mais pour un film au budget modeste, difficile à regarder, qui ne cherche pas à séduire le spectateur (au contraire !), qui n’a bénéficié d’aucun matraquage publicitaire à la télé et n’a été tiré qu’à peu de copies, la résonance est maximale. L’explication la plus probable est sans doute qu’Alexeï Balabanov a touché un point sensible, qui n’est pas 1984, mais 2007. Au sujet de Cargaison 200, on entend souvent dire que l’on assiste au “second enterrement de l’URSS”, mais ce film n’est pas une exhumation sacrilège. C’est un acte d’exorcisme. L’URSS selon Balabanov est synonyme de désespoir, de double morale, d’utopie mort-née. Ce n’est pas une dépouille, même exposée dans un mausolée, c’est un vampire resté parmi nous (en nous). Un trépassé plein d’énergie, qui mord les vivants.

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