Nos 13 soldats français morts et... Jacques Chirac

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Cet article est à retrouver dans le "Carnet des médiologues", où vous pourrez retrouver Régis Debray et sa bande chaque semaine.

Novembre 2004, un soir de demi-brume. Comme j’avançais dans une rue Saint Jacques déserte, une voiture s’arrêta, toute proche, à la hauteur du Val de Grâce. Un homme descendit, seul. À ma grande stupéfaction, j’ai reconnu Jacques Chirac. Président de la République sans garde du corps. Il est entré dans la cour de l’église, a gravi lentement les escaliers de pierre. Son manteau sombre flottait au vent. L’image restera pour toujours, indélébile. Sa silhouette s’est encastrée dans le rectangle lumineux offert par la lourde porte ouverte. J’aurais pu deviner neuf cercueils alignés devant l’autel. Le Président allait seul, hors de toute cérémonie officielle, se recueillir auprès de jeunes militaires morts la veille.

Tout était dit : la République, l’église,la laïcité hors-sujet – il fallait bien entreposer les corps, non ? –, la solitude du pouvoir, la mort comme issue possible pour les soldats, l’absence des citoyens dont j’étais par hasard, à cette heure sombre et humide, l’unique représentante. J’ai pensé que le Président se sentait responsable de la mort de ces jeunes hommes dont nous-mêmes, ignorerions certainement tout, toujours, et jusqu’au nom. La scène était extraordinaire. Je reçus comme un privilège l’opportunité d’accéder aux sentiments personnels d’un chef d’État, que j’estimais plus enclin, par sa fonction,au paraître qu’à l’être.

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