11-Septembre, 13-Novembre: pourquoi on se rappelle tous ce qu'on faisait ce jour-là

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Les tours du World Trade Center en flammes après les attaques du 11-Septembre à New York (États-Unis). - ROBERT GIROUX / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP
Les tours du World Trade Center en flammes après les attaques du 11-Septembre à New York (États-Unis). - ROBERT GIROUX / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

Rares sont les personnes à ne pas se rappeler avec force précision comment elles ont appris les attentats du 11-Septembre aux États-Unis ou, quatorze ans plus tard, ceux du 13-Novembre à Paris et Saint-Denis. Il suffit d'interroger vos proches ou vos collègues en âge de se souvenir: ils vous diront où ils étaient, avec qui, ce qu'ils faisaient, voire la météo du jour ou les vêtements qu'ils portaient.

Romain, 36 ans, a une image très nette du moment où il a appris les attaques contre le World Trade Center. Ce natif des Vosges, qui travaille aujourd'hui dans la presse automobile, se rappelle qu'il avait ce jour-là pris le bus à la sortie du lycée pour se rendre chez ses grands-parents. Il a même en tête qu'il faisait chaud, qu'il était en short et en tee-shirt.

"En entrant dans la maison, je les ai vus assis, devant la télé, chose qui n'arrivait jamais à ce moment de la journée", se rémémore-t-il pour BFMTV.com. "J'ai regardé l'écran, je n'ai vu que de la fumée. Mes grands-parents, qui étaient Sardes, parlaient français avec un fort accent. Ils m'ont dit quelque chose comme 'l'avion dans l'immeuble', je n'ai rien compris."

Romain pense d'abord à un tremblement de terre, au "big one", ce séisme dévastateur annoncé et attendu en Californie. "J'ai mis trois ou quatre minutes à comprendre que c'était un attentat."

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Le souvenir-flash

Pour la psychiatre Muriel Salmona, fondatrice et présidente de l'association Mémoires traumatiques, il n'y a rien d'étonnant à se souvenir des moindres détails de ce qui nous entourait lors de ce type d'événéments. "La mémoire est très émotionnelle", explique-t-elle à BFMTV.com. "Plus l'événement a une connotation, qu'elle soit positive ou négative, plus il pourra être réactivé et remonter à la surface."

C'est le principe même du souvenir-flash, analyse pour BFMTV.com Francis Eustache, neuropsychologue et président du conseil scientifique de l'Observatoire B2V des mémoires. Comme si la mémoire avait photographié le moment.

"C'est particulier à ce type de souvenir", explique-t-il. "On se souvient particulièrement du contexte même si c'était une activité dérisoire, comme éplucher des pommes de terre, quelque chose de banal qu'on ne retient pas habituellement."

"Une grande intensité émotionnelle"

Les attentats du 11-Septembre et du 13-Novembre mais aussi des événements plus anciens comme l'explosion de la navette Challenger, la mort de Kennedy voire, dans une moindre mesure, celle de François Mitterrand sont de ces moments d'Histoire à l'origine de souvenirs-flashs.

Selon une étude du Credoc réalisée sept mois après le 13-Novembre, quelque 97% de la population française avait formé un souvenir-flash. Près de trois ans plus tard, ils étaient toujours 93% à se rappeler d'où ils étaient au moment où ils ont appris les attaques et 87% à qui ils en ont parlé en premier.

Francis Eustache est également co-responsable scientifique d'un programme de recherche - Remember - sur la mémoire du 13-Novembre, avec l'historien Denis Peschanski, et a d'ailleurs participé à cette enquête. De nombreux entretiens ont ainsi été et sont toujours menés auprès de personnes touchées de manière plus ou moins directe afin de comprendre comment s'imbriquent mémoires individuelle et collective.

"Dans le souvenir-flash, on est surpris", détaille-t-il. "Il y a quelque chose de spectaculaire associé à une grande intensité émotionnelle avec souvent une dimension tragique", sans qu'il ne s'agisse d'un souvenir traumatique, poursuit le chercheur.

Ils sont donc généralement négatifs même si Francis Eustache évoque un "contre-exemple": la victoire de la France face au Brésil en finale de la Coupe du monde de football 1998.

Minute par minute

Benoît Puichaud, un journaliste de 36 ans, a pour sa part un souvenir quasi minute par minute de la soirée du vendredi 13 novembre 2015. Lui et son amoureuse devaient assister à un concert dans une salle de spectacle parisienne.

"On a passé la première partie à boire des coups à l'extérieur", raconte-t-il à BFMTV.com. "Puis on est entré dans la salle. Le concert a débuté et là, j'ai commencé à recevoir plein de messages me demandant où j'étais, si j'allais bien. Mais ça captait très mal, je ne comprenais pas."

Le jeune homme sort, consulte son téléphone et apprend l'explosion qui vient de se produire au Stade de France, les fusillades qui ont visé les terrasses. "D'autres personnes sortaient et disaient: 'vous avez vu?' Je suis allé chercher ma copine, on s'est demandé s'il fallait arrêter le concert, prévenir les gens. Mais on s'est dit que ça allait créer un mouvement de panique, alors on s'est barricadé."

Le concert se poursuit dans une atmosphère "irréelle". Benoît et un petit groupe de personnes alertent les vigiles, verouillent les portes, vérifient qu'aucune issue n'est laissée ouverte. "Le Bataclan ne s'était pas encore produit mais on s'est senti vulnérables. On avait peur, on pensait qu'on allait être attaqué. On se disait que s'ils rentraient, on était foutu. Certains se sont mis à guetter."

Benoît et sa compagne décident de rentrer, à pieds, dans un XIXe arrondissement désert. "On a rasé les murs. À chaque fois qu'on entendait une voiture passer, on était hyper flippé. C'est comme si on s'attendait à ce qu'une la portière s'ouvre et qu'on prenne une rafale."

Si Benoît se souvient dans les moindres détails du déroulement de cette soirée jusqu'au retour chez eux et la découverte de "scènes de guerre" à la télévision, il a en revanche complètement oublié le nom du groupe qu'il était allé voir. "C'était forcément un groupe que j'aimais, je ne vais jamais voir en concert un artiste que je ne connais pas. Mais impossible de m'en rappeler."

Une mémoire en "construction"

Pour la psychiatre Muriel Salmona, face à un tel événement, le cerveau bugge. "C'est comme s'il se bloquait, se figeait, se paralysait face à quelque chose qu'on ne peut pas intégrer." Ce qui fait "disjoncter" le circuit émotionnel: c'est ainsi qu'on se retrouve bouche bée, devant la télé, avec un sentiment d'irréalité. La mémoire, sans filtre, capte tout.

S'il reste vivace, le souvenir-flash n'en est pas pour autant figé. Il se modifie, se distord ou se tronque au cours du temps. "S'il est d'abord très individuel et personnel, il se modèle, se module et se complète par la mémoire collective", ajoute le chercheur Francis Eustache, directeur de l'unité de recherche en neuropsychologie et neuroanatomie fonctionnelle de la mémoire humaine à l'Inserm.

Pour le 11-Septembre par exemple, les souvenirs-flashs du jour-même se mêlent donc aujourd'hui à tout ce qui a été a vu, lu ou entendu depuis.

"Souvent, quand quelqu'un évoque son souvenir du 11-Septembre, il va parler d'une attaque terroriste, d'Al-Qaïda ou de Ben Laden alors que ce jour-là, on n'en savait rien. Les phénomènes mémoriels sont complexes et le souvenir-flash n'est pas si simple qu'on le croit. Les mémoires individuelle et collective interagissent."

Pour les souvenirs du 13-Novembre, ils vont donc eux aussi évoluer à l'avenir et s'associer aux commémorations, au procès qui vient de s'ouvrir ou aux nombreuses évocations et récits dans les médias.

"Dans notre étude, certaines des personnes interrogées ont associé la grande marche citoyenne du 11 janvier (qui a lieu dix mois plus tôt pour dénoncer le terrorisme après l'attaque contre la rédaction de Charlie Hebdo et la prise d'otages dans un supermarché casher) au 13-Novembre", note Francis Eustache. "La mémoire du 13-Novembre va se renforcer en diminuant la puissance émotionnelle d'autres souvenirs." Le neuropsychologue le rappelle, "la mémoire est une construction".

Article original publié sur BFMTV.com

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