Les 100 ans du Soldat inconnu : "L'enfant de tout un peuple en deuil"

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Il y a 100 ans, le 11 novembre 1920, le Soldat inconnu était conduit à l'Arc de Triomphe. Symbolisant l'ensemble des Morts pour la France de la Première Guerre mondiale, sa tombe est devenue l'un des hauts lieux de la mémoire nationale. Mais comment a-t-il été choisi ?

"Dors là-haut, pauvre et grand camarade. Dors parmi ces pierres qui portent gravés mille noms de victoires, dont aucune n'est aussi belle que celle que tu as remportée. (…) Dors dans ta gloire anonyme qui est la plus pure de toutes les gloires. Dors dans ton arche que tu sanctifies. Tu représentes quelque chose de plus grand et de plus noble encore que la victoire : tu représentes le sacrifice." Il y a un siècle jour pour jour, c'est par ces mots que le journal Le Matin relate l'arrivée du Soldat inconnu à l'Arc de Triomphe, le 11 novembre 1920. Dans les rues de Paris, une "foule immense" a accompagné le transport de celui qui a été choisi pour devenir le symbole de tous les Morts pour la France de la Grande Guerre, mais le chemin a été long jusqu'à cet aboutissement.

Une idée née pendant la guerre

L'idée a germé quatre ans plus tôt en pleine Première Guerre mondiale. Lors d'une cérémonie à Rennes, François Simon, président du comité local du Souvenir français, une association patriotique créée pour l'entretien des tombes des soldats morts pour la France, évoque l'ouverture des portes du Panthéon "à l'un des combattants ignorés morts bravement". "C'est vraiment une première parce qu'auparavant sur le champ de bataille, on se moquait pas mal des soldats. On les mettait dans un même charnier. Seul le corps du général avait le droit à une tombe", souligne l'historien Jean-Yves Le Naour, auteur de "Le Soldat inconnu, la guerre, la mort, la mémoire", (éd. Gallimard).

Cette idée novatrice est reprise très vite au lendemain de l'armistice par plusieurs propositions de loi, mais "elles sont laissées dans un tiroir parce qu'à l'époque un certain nombre de projets d'honneur aux morts entraient en concurrence", précise Jean-Yves Le Naour. Il est ainsi également envisagé à l'époque de déposer au Panthéon un livre d'or comprenant les noms de tous les soldats morts au cours du conflit. Il faudra attendre le 12 septembre 1919 pour que la Chambre des députés adopte finalement la proposition d'inhumer "un déshérité de la mort" au sein de l'édifice qui accueille les grands hommes et les grandes femmes de France.

Ne pas se faire voler le projet par les Britanniques

Mais la réalisation piétine. Pour le deuxième anniversaire de l'armistice, le gouvernement a d'autres projets. Il souhaite célébrer le cinquantenaire de la IIIe République en faisant entrer le cœur de Léon Gambetta au Panthéon. Les tensions sont fortes entre les autorités décidées à célébrer le régime de 1870 et les anciens combattants soucieux d'honorer la mémoire de leurs camarades. Tout s'accélère finalement en octobre 1920, lorsqu'on apprend que le Royaume-Uni va procéder à l'inhumation d'un "Tommy" inconnu le 11 novembre dans l'abbaye de Westminster.

"Dans l'opinion, l'orgueil est touché au vif car au départ, c'était une idée française, décrit l'historien. Il va donc y avoir une importante campagne de presse pour faire pression sur le gouvernement." Le 2 novembre, ce dernier accepte finalement la réalisation de ce projet devenu très populaire. Six jours plus tard, le Parlement vote les crédits à l'unanimité et opte pour l'Arc de triomphe comme lieu de sépulture. "La droite était plutôt hostile au Panthéon car c'était une église défroquée. Il était aussi hors de question pour les antidreyfusards que le soldat inconnu repose à côté de 'l'immonde' Zola, le dernier à avoir été panthéonisé", décrit Jean-Yves Le Naour. "Enterrer le soldat inconnu sous l'Arc de triomphe permettait au contraire de le faire devenir un symbole national. Il est tellement grand, ce petit soldat, qu'il n'a besoin de personne à côté de lui. Au Panthéon, il aurait été placé auprès d'un grand scientifique ou d'un homme de lettres, alors que contrairement à eux, il n'est pas là pour ce qu'il a fait, mais pour sa mort, l'incarnation du sacrifice."

"C'est peut-être le mien"

Une fois les fonds votés, tout s'accélère. Les autorités n'ont que quelques jours pour organiser la cérémonie. Des ordres sont lancés, comme le raconte le spécialiste du Soldat inconnu : "Les consignes sont strictes. Il ne faut pas qu'il y ait un portefeuille, un briquet ou quoique ce soit qui puisse l'identifier. On ne voulait pas non plus prendre le risque de mettre un Allemand, un Anglais ou un Américain sous l'Arc de triomphe". Dans son livre "Bleu Horizon", l'écrivain Roland Dorgelès raconte l'une de ces exhumations : "Enfin, on a ouvert cette onzième tombe, où reposait un soldat que rien ne permettait de distinguer, mais dont on était sûr que c'était bien un Français. Des guêtres basses, une capote bleu horizon : probablement un tué de 1916. (…) Est-ce lui qui sera demain désigné ? Qu'importe. Nul ne devra savoir où l'Élu est tombé. Ce sera l'enfant de tout un peuple en deuil et chaque mère pourra dire, s'inclinant sur la dalle : 'C'est peut-être le mien'… " Huit corps sont finalement regroupés symboliquement dans la citadelle de Verdun. Ils viennent de secteurs emblématiques de la Grande Guerre : Flandre, Artois, Somme, Île-de-France, Chemin des Dames, Champagne, Verdun et Lorraine.

Un jeune soldat, Auguste Thin, ancien combattant du 132e régiment d'infanterie, est choisi pour désigner celui qui sera le soldat inconnu. Face aux huit cercueils, à la veille du 11 novembre, il additionne les trois chiffres de son régiment et obtient le nombre six. "Il a fait un tour d'honneur, pour saluer les morts, et au second tour, il s'est arrêté devant le sixième cercueil sur lequel il a posé le bouquet de fleurs que lui avait donné André Maginot, le ministre des Pensions", décrit Jean-Yves Le Naour. La dépouille est chargée à bord d'un train spécial pour Paris. Le lendemain, le cercueil du Soldat inconnu traverse la capitale jusqu'à l'Arc de triomphe en passant par le Panthéon. Il faudra toutefois attendre le 28 janvier 1921 pour qu'il y soit inhumé, son caveau n'étant pas encore prêt.

"Il rassemble toujours"

Dans une France éplorée qui a perdu 1,4 million de ses fils et qui compte 250 000 disparus, cette sépulture devient une tombe de substitution, comme le rappelle l'historien : "C'est le fils de toutes les mères qui n'ont pas retrouvé leur enfant. Ces endeuillées ont besoin d'un lieu pour fixer le trépas, pour déposer des fleurs ou se recueillir. Le soldat inconnu répond aussi à ce besoin". Preuve de son importance, l'idée d'une tombe d'un soldat inconnu a depuis été repris par une trentaine de pays dont les États-Unis, la Belgique, la Roumanie, la Pologne ou encore le Canada.

Cent ans après, les bouquets des familles françaises ont été remplacés par les gerbes plus officielles des associations qui se relaient chaque soir lors du ravivage de la flamme au pied de l'Arc de triomphe ou par celles des politiques qui s'y recueillent lors des cérémonies commémoratives. "Le soldat inconnu représente aujourd'hui tous les conflits. Il est la grande tombe devant laquelle le président s'incline chaque année en mémoire de tous les morts", constate Jean-Yves Le Naour. En un siècle, ce symbole patriotique a évolué, mais il reste l'un des ciments de la nation française, selon l'historien : "C'est une tombe qui rassemble toujours. C'est à ce prix que le soldat inconnu continue à survivre et à nous parler. Il est ce que la France est et le restera tant qu'elle existera. Le jour, où elle n'aura plus de sens, il n'en aura plus non plus".

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À l'occasion du centenaire de l'arrivée du Soldat inconnu à l'Arc de triomphe, le Centre des monuments nationaux, en partenariat avec le musée de la Grande Guerre de Meaux, va présenter l'exposition "Le Soldat inconnu" à partir du déconfinement jusqu'au 7 mars 2021. Cette exposition sous le commissariat de l'histoirien Jean-Yves Le Naour permettra de comprendre les enjeux de cet hommage national.