100 ans de la fondation de l'URSS: comment Poutine mobilise le passé soviétique contre l'Ukraine

100 ans de la fondation de l'URSS: comment Poutine mobilise le passé soviétique contre l'Ukraine
Le discours de Poutine le 9 mai dernier, lors des célébrations du
Le discours de Poutine le 9 mai dernier, lors des célébrations du

Le 30 octobre 1922, les bolcheviks de Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine, proclamaient la naissance de l'URSS, l'Union des républiques socialistes soviétiques. Cent ans plus tard, c'est un autre Vladimir, Poutine, qui ravive le souvenir de cet empire communiste depuis longtemps réduit en cendres. Et l'instrumentalisation poutinienne du passé soviétique de la région n'a rien d'un caprice: même mort et décomposé, cette URSS centenaire dicte plus que jamais notre actualité.

En effet, depuis le 24 février dernier et l'invasion de l'Ukraine par la Russie, un spectre hante l'Europe: celui du communisme, du moins dans sa version soviétique. Car si l'Ukraine et de Russie se déchirent aujourd'hui, c'est en partie parce qu'en 1954 Nikita Khrouchtchev, maître de l'URSS, a octroyé la Crimée à la première.

Un don sans importance à cette époque où les deux républiques socialistes étaient fondues dans un même ensemble, mais problématique après l'effondrement de ce dernier et l'indépendance ukrainienne. La question de Crimée a ainsi enflammé la crise de 2014, aboutissant à l'annexion de la péninsule par le voisin russe, jalon d'une escalade qui a mené directement au conflit en cours.

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"De son point de vue, en cherchant à arrêter l'Otan avant l’Ukraine, Vladimir Poutine corrige l'erreur historique de Gorbatchev qui selon lui a commis la faute de ne pas négocier noir sur blanc la limitation de l'influence l'Alliance atlantique", introduit Héléna Perroud, spécialiste de la Russie.

"Comme en 2014, de son point de vue, il avait corrigé l’erreur historique de Khrouchtchev qui avait donné la Crimée à l’Ukraine", poursuit l'autrice d'Un Russe nommé Poutine.

Le souvenir soviétique célébré

À l'automne 2017, Vladimir Poutine a fait l'impasse sur un autre centenaire, celui de la révolution d'octobre qui avait renversé l'éphémère régime de démocratie libérale, lui-même bourreau du tsarisme au mois de février précédent.

Pourtant, loin de chercher à oblitérer le mouvement révolutionnaire, l'autocrate ne ménage pas sa peine pour en ressusciter l'épisode le plus glorieux: la "Grande guerre patriotique", soit la guerre remportée par l'URSS sur l'envahisseur nazi puis l'écrasement de ce dernier.

"La commémoration de la 'Grande guerre patriotique' est le plus grand événement de la société russe chaque année", rappelle l'historien Alexandre Riou, spécialiste de l'histoire politique et sociale de l'Europe centrale et orientale contemporaine et cadre du think tank L'Hétairie.

Preuve en est l'importance de la célébration rituelle du "Jour de la Victoire" sur la Place rouge de Moscou. Ces festivités, contexte oblige, ne sont plus réservées au seul 9 mai "Il y a quelques semaines il y a eu une soirée sur la Place rouge avec des chars de la ‘Grande guerre patriotique’, et des soldats en uniforme de l’Armée rouge", relève le général Jérôme Pellistrandi.

"Au début de la guerre, on a vu des images de chars avec des drapeaux rouges", poursuit le consultant BFMTV. "On était dans la grande Armée rouge luttant contre les nazis."

L'URSS, un arsenal à disposition du conflit en cours

Le clin d'œil historique se retrouve dans les discours tenus sur la guerre et les buts qu'on lui assigne. "Toute la rhétorique de Vladimir Poutine consiste à dire que le pouvoir ukrainien est nazi, et des tas de personnes en sont convaincues en toute bonne foi", note Alexandre Riou.

La popularité de cette thèse apparemment abracadabrante pour tout ce qui se situe à l'ouest du Dnieper est cependant profondément inscrite dans la chair des locaux. "La Grande guerre patriotique a aujourd’hui pour les Russes l’écho que la Grande guerre avait pour nous il y a quelques décennies, au sens où il n’y a pas une famille qui n’ait été touchée", illustre ainsi Héléna Perroud.

La conduite de la campagne militaire actuelle n'en sort pas indemne non plus. Elle aussi reprend et porte les stigmates de la dépouille soviétique. La continuité entre le dispositif mis en place par Vladimir Poutine et ses généraux et la stratégie promue par les vainqueurs de Stalingrad ou de Koursk saute aux yeux de Jérôme Pellistrandi:

"La caractéristique de l’armée russe – des Tsars jusqu’aux communistes – c’est la masse, le fait que la ressource en hommes est inépuisable par rapport aux Européens", analyse-t-il.

"On donne ainsi priorité à la masse et donc à l’infanterie", synthétise le général. "Ensuite, il y a les chars et l’artillerie. Il y a ce trinôme infanterie, artillerie et chars. Il s’agit d’écraser l’adversaire par la puissance de feu et le nombre."

La hiérarchie en vigueur lui paraît tout aussi familière: "Il y a aussi des méthodes de commandement très centralisées, et qui n’ont pas changé depuis l’URSS. Ce qui fait qu’ils n’ont pas un commandement agile". "Dans notre système, un sergent doit expliquer à ses soldats ce qu’ils doivent faire et pourquoi. Mais le système russe, ce n'est pas ça, c’est un système d’exécution", nous explique le général Jérôme Pellistrandi.

Une affaire personnelle

Le modèle soviétique, Vladimir Poutine l'a vu de près et sous toutes ses coutures. Lui, l'enfant de Leningrad - notre Saint-Pétersbourg - fut après tout un officier du KGB, organe de renseignement, d'espionnage, de contre-espionnage et de police politique essentiel à l'organigramme de l'Union soviétique. Certes politique, la remobilisation à son compte du passé de l'URSS est aussi une affaire personnelle pour Vladimir Poutine.

Pourtant, il a semblé l'enterrer le 30 septembre dernier au moment d'entériner l'annexion des quatre territoires ukrainiens occupés: "L'URSS a disparu, le passé ne peut être ramené. Et la Russie n'a pas besoin de cela aujourd'hui, nous n'y aspirons pas".

Mais certaines de ses déclarations précédentes révèlent un tableau plus ambigu. En 2005, il a ainsi fait de "l'effondrement de l'URSS la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle".

Il lâchait ensuite une ultime formule: "Celui qui ne regrette pas l'Union soviétique n'a pas de cœur, celui qui souhaite son retour n'a pas de cerveau."

"Dans la première partie de la citation, je vois la nostalgie de l’aura de l’URSS à travers le monde", décrypte Alexandre Riou. "La deuxième partie, c’est la compréhension que le modèle de l’URSS est impossible à remettre en place, et qu'il faut trouver de nouvelles formes."

Pour Héléna Perroud, il faut plutôt privilégier l'explication familiale. Fils unique après la mort de ses deux frères aînés avant même sa naissance, il a grandi élevé par un couple d'ouvriers qui ont tous deux beaucoup souffert de la guerre et du siège de Léningrad par les nazis.

"Il se vit un peu comme le survivant d’une famille qui aurait pu ne plus exister. Ce qu’il dit, pour le cœur, c’est ‘je ne peux pas dire à mes parents qu’ils ont vécu une vie qui n’avait pas de sens’. Poutine dit également que l’URSS c’est aussi Gagarine, Stravinsky. On ne peut pas le balayer d’un revers de main. C'est ce qu'il dit et c'est ce que dit sa génération avec lui", analyse Héléna Perroud.

Ses contemporains ont d'ailleurs eu l'occasion de dire leur mot sur la question en novembre 2016 dans un sondage auprès de l'institut Levada, pour les 25 ans de l'effondrement de l'Union soviétique. Ils étaient ainsi 56% à confier regretter ledit effondrement, contre 28% de détracteurs, et 16% de non-alignés.

L'inventaire du passé soviétique

Alors nostalgique lui aussi l'ancien commandant du KGB en poste notamment en République démocratique d'Allemagne? Pas vraiment. On a souligné le mal qu'il pensait de la gestion du dossier criméen par Khrouchtchev et celle de la fin de la guerre froide par Gorbatchev - dont il a esquivé les funérailles l'été dernier. Il juge aussi durement l'action de Lénine et de Staline.

"Dès qu’il parle de l’Ukraine ou de frontières d’anciennes républiques soviétiques qu’il estime mal fichues, il est extrêmement critique envers Lénine et Staline – indépendamment du reste – en disant que ces frontières ont été faites pour que les gens ne s’entendent pas", note Héléna Perroud.

Staline trouve tout de même grâce à ses yeux in extremis: "Staline a un double héritage. C’est à la fois le Staline de 1937 – celui des purges, l’autocrate sanguinaire -, et le Staline de 1945, celui qui était là face au nazisme", développe la spécialiste de la Russie.

Mais selon celle-ci, Vladimir Poutine ne respecte au fond qu'un seul ancien secrétaire général du Parti communiste: feu son patron aux renseignements, Iouri Andropov, "le seul envers lequel il ait été loyal". "Pour lui, c’est vraiment quelqu’un qui avait compris que l’URSS allait dans une impasse et qu’il fallait changer ça. En plus, son nom n’a jamais été attaché à un scandale de corruption", étaye-t-elle.

Vladimir Poutine revendique donc de mener l'inventaire de l'Union soviétique. "Il garde indéniablement de l’URSS l’esprit de compétition et de formation de la jeunesse", brosse Héléna Perroud. En Russie, il faut être le premier partout – dans le sport, l’éducation, la technologie. A l’époque, il s’agissait de prouver qu’on avait raison contre l’Occident. Aujourd’hui, il s’agit moins de prouver qu’on a raison que de prouver qu’on est le meilleur. Et de nombreux mouvements de jeunesse renaissent, rappelant ceux de l’Union soviétique."

"Dans ce qu’il ne garde pas de l’URSS, c’est l’esprit messianique de l’Union soviétique", poursuit-elle. "Il y avait en URSS l’idée qu’elle allait libérer tous les peuples opprimés de la terre. Ce côté 'l’URSS doit doit convertir les pays de la terre entière à son idéologie', ça n’existe pas dans la Fédération de Russie."

Le révisionnisme de Vladimir Poutine

Vladimir Poutine n'a donc rien d'un communiste. "Je suis d’ailleurs pas sûr qu’il l’ait jamais été. Il a eu un rôle très précoce dans la Perestroïka et le passage à l’économie de marché", nous confirme Alexandre Riou.

"Ce qu’il retient c’est une logique de la puissance de l'État sur les acteurs économiques", poursuit l'historien en référence à la férule imposée aux fameux oligarques, maîtres des horloges sous Boris Eltsine et que Vladimir Poutine a mis au pas, exilé, emprisonné ou pire selon les cas.

Plutôt qu'un bolchevik sur le retour, l'enjeu pour l'ex-citoyen soviétique Vladimir Vladimirovitch Poutin tente davantage de faire vibrer la corde impérialiste, surtout en temps de guerre, d'après l'analyse d'Alexandre Riou: "Il y a ce legs soviétique très présent en tant qu’ex-officier du KGB, mais aussi ce legs de la grandeur tsariste. En fait, il est à la concrétion de ces deux héritages sur fond de grandeur russe."

"Il y a une forme de révisionnisme permanent chez Vladimir Poutine. Tous les événements sont pervertis pour intégrer un roman national", ajoute-t-il.

Révision et fusion qu'il a même mis en musique. "C’est Vladimir Poutine qui a redonné un hymne à la Russie en 2000. Et cet hymne vise à réconcilier la Russie d’hier – c’est la même musique que l’hymne de Staline – et celle d’aujourd’hui, car il a changé les paroles, en faisant écrire d’autres par celui qui avait écrit les premières", détaille Héléna Perroud.

Mais au moment de réinterpréter l'héritage soviétique, le chef du Kremlin aurait toutefois intérêt à adopter une démarche prudente. Car sa réédition ukrainienne de la "Grande guerre patriotique" commence à rappeler de plus en plus furieusement un souvenir bien plus cuisant de l'URSS.

"C’est la même chose qu’en 1979, en Afghanistan", pointe le général Jérôme Pellistrandi. "Les Russes pensaient mener une opération coup de poing et instaurer un régime pro-soviétique à Kaboul et là, Poutine pensait instaurer un pouvoir pro-russe à Kiev." Avec dans les deux cas, "l'enlisement".

Article original publié sur BFMTV.com