Évacuation de l’Institut national de musique d’Afghanistan: «Nous avons sauvé 101 rêves»

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Lundi 4 octobre, 101 jeunes musiciens de l’Institut national de musique d’Afghanistan sont arrivés à Doha, dans un avion mis à disposition par le Qatar. Une opération montée dans le plus grand secret, comme le raconte à RFI le directeur et fondateur de l’Institut, Ahmad Naser Sarmast, depuis Melbourne où il vit en exil.

Comment vivre dans un pays où la musique est interdite ? En Afghanistan, la question s'est posée dès l’arrivée des talibans à Kaboul, le 15 août dernier. Fallait-il rester et risquer des représailles, ou bien fuir ? Pour les étudiants de l’Institut national de musique d’Afghanistan, le choix a été vite fait.

RFI : Comment avez-vous réussi de sortir 101 jeunes élèves, âgés entre 13 et 20 ans, de l’Afghanistan ?

Ahmad Naser Sarmast : Le jour de l’évacuation était un jour extrêmement stressant. Quelques étudiants avaient déjà dû regagner leurs provinces d’origine par manque de moyens financiers. Il fallait donc s’assurer que le jour du départ, chaque fille et chaque garçon était de retour dans la capitale.

Ensuite, il y a eu d’énormes casse-tête à résoudre. Il manquait quelques visas, et lorsque les enfants se sont présentés au comptoir de l’aéroport, la liste avec les noms et les visas des partants n’était pas là. Puis, 15 garçons et filles ne détenaient que des passeports temporaires, et l’aéroport avait reçu l’instruction de la part des talibans de ne pas laisser embarquer des voyageurs munis de passeports temporaires. C’était peut-être juste un prétexte pour bloquer le départ des filles, car en fait, c’étaient surtout les filles, membres de l’orchestre féminin « Zohra » (le Zohra Orchestra, ndlr), qui n'avaient pas le bon passeport.

Qu’avez-vous ressenti quand le vol a fini par décoller et que vous avez su que vos élèves étaient désormais en sécurité ?

Au moment où l’avion s’apprêtait à décoller, j’ai reçu ce message de mon contact sur place : « Docteur Sarmast, j’éteins mon téléphone portable, nous allons décoller. » C’était le moment où j’ai commencé à trembler d’excitation. Je ne pouvais plus retenir mes larmes. J’ai sauté de joie, ensemble avec ma famille. Nous avons tous pleuré, des larmes de bonheur et de fierté. Nous étions si fiers d’avoir sauvé 101 vies. D’avoir sauvé 101 rêves. Sauvé 101 libertés. C’était probablement le moment le plus heureux de toute ma vie. Jamais, je n’oublierai cette journée.

Vos élèves doivent bientôt quitter Doha pour l’Europe, mais ils ont donc dû abandonner leurs violons, leurs trompettes et leurs saxophones cachés à Kaboul. Ça a dû être un moment déchirant pour eux.

Je ne voulais pas causer encore d’autres problèmes à l’aéroport avec les talibans. J’avais donc donné cette instruction aux enfants : « N’apportez pas vos instruments ». Ils ne l’ont pas fait parce que de toute façon, ils craignaient pour leurs vies et les instruments n’auraient pas été en sécurité. C’était terriblement dur aussi pour eux de laisser tous leurs proches derrière eux, mais l’alternative aurait été de vivre sous une répression permanente, de perdre tous leurs rêves, toutes leurs perspectives, leur liberté et l’accès à l’éducation. Et puis, il y a toujours une lueur d’espoir qu’un jour ces jeunes musiciens pourront retourner en Afghanistan.

Mais à l’heure actuelle, ils sont privés de la possibilité de jouer de la musique, ils n’ont même plus le droit de toucher leurs instruments. Les talibans ont réduit ces jeunes au silence. Les instruments se sont tus. Donc, quel autre choix aurait-on eu ? J’espère que mes étudiants auront rapidement l’occasion de jouer à nouveau. Cela les aidera à surmonter les traumatismes qu’ils ont subis ces deux derniers mois.

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La politique des talibans en matière de musique reste encore floue, mais une chose est sûre : ils ont transformé les salles de classe de votre institut de musique en dortoir pour leurs combattants.

À l’heure où je vous parle, l’Institut national de la musique est en effet une institution sous occupation Que dire d’autre ? Car mon équipe a interdiction d’aller travailler, mes étudiants de se rendre à leurs cours. Plein de combattants armés circulent à l’intérieur de cette institution culturelle et éducative, et des dizaines de véhicules militaires font leur va-et-vient dans ce magnifique campus qu’on appelait jadis « l’endroit le plus heureux de tout l’Afghanistan ». Donc, à l’heure actuelle, l’école est occupée par les talibans. Tout semble être resté intact, y compris la librairie musicale. Mais à quoi sert cet institut si les étudiants ne peuvent pas l’utiliser ?

Combien de vos étudiants se trouvent actuellement encore en Afghanistan ?

Cent quatre-vingt-quatre membres de l’Institut national de musique d’Afghanistan (Anim) se trouvent encore dans le pays. J’espère que l’on pourra les évacuer rapidement à leur tour. J’y travaille jour et nuit.

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