Les étudiants sceptiques face au retour partiel à l'université: "On joue notre avenir"

Céline Hussonnois-Alaya
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Des étudiants viennent suivre des cours en ligne dans une pièce mise à disposition à l'université d'Aix-Marseille, le 19 novembre 2020 (photo d'illustration) - NICOLAS TUCAT © 2019 AFP
Des étudiants viennent suivre des cours en ligne dans une pièce mise à disposition à l'université d'Aix-Marseille, le 19 novembre 2020 (photo d'illustration) - NICOLAS TUCAT © 2019 AFP

Retour au compte-gouttes des étudiants à l'université. Mais jusqu'à quand? Alors que le président de la République a annoncé il y a quelques jours le retour partiel des étudiants en présentiel, certains de première année - selon les disciplines et les établissements du supérieur - ont d'ores et déjà commencé ce lundi à retrouver les bancs de la fac.

"On l'a beaucoup attendu"

C'est le cas de Geoffroy*, en première année à l'Institut d'études politiques de Paris, qui avait déjà évoqué pour BFMTV.com ses difficultés à suivre tous ses cours en ligne. À partir de ce lundi et une semaine sur deux, il se rend sur place pour assister à ses huit heures de travaux dirigés (TD).

"On l'a beaucoup attendu ce retour en cours, confie-t-il à BFMTV.com. Je suis content de retrouver une vie sociale, des interactions avec les enseignants et l'impression de reprendre un rythme."

Difficile, explique le jeune homme membre de l'Unef, de se concentrer toute la journée sur son ordinateur et de travailler avec la même rigueur que s'il était plongé dans le "bain" du campus. Si ce retour en cours est perçu comme salutaire, il n'empêche qu'il reste quelques détails logistiques à régler.

"Parfois, je n'ai que quinze minutes entre un TD et un CM (cours magistral, NDLR). Cela signifie qu'il va falloir que je puisse rester sur le campus pour assister au cours sur mon ordinateur. J'espère que cela sera possible", s'inquiète le jeune homme.

Un retour en classe progressif

Une mesure qui devrait progressivement concerner tous les étudiants. Frédérique Vidal, la ministre de l'Enseignement supérieur, l'a en effet confirmé sur BFMTV: à partir du mois de février, tous les étudiants pourront retourner en cours un jour par semaine.

Guillaume Gellé, président de l'Université de Reims Champagne-Ardenne et vice-président de la Conférence des présidents d'université, explique pour BFMTV.com qu'il n'y a "pas de règle générale" et que l'organisation étant complexe, la reprise en présentiel nécessite "un peu de temps" pour concilier les enjeux pédagogiques et sanitaires.

"Selon les dates de l'inter-semestre, le profil des universités, les disciplines enseignées ou le nombre de sites, les choses peuvent être différentes. Je pense notamment aux sciences appliquées qui avaient déjà fait revenir leurs étudiants pour des travaux dirigés ou pratiques. Sachant que nous avons deux contraintes: une jauge de 50% dans les salles qui accueillent les étudiants et un accueil dans nos locaux à 20% de nos capacités totales."

Si la priorité est tout de même accordée aux étudiants de première année ainsi qu'à ceux en fin de cursus et/ou se trouvant à des moments charnières - troisième année de licence ou master - ce représentant des présidents d'université assure que tous les étudiants retourneront bien en classe. "Dans mon université, j'ai aujourd'hui 900 étudiants en cours. Cela représente la moitié des formations", précise-t-il.

Guillaume Gellé se veut par ailleurs rassurant. "Nous sommes très heureux de retrouver nos étudiants et je veux leur donner la garantie qu'ils auront bien un diplôme de qualité et que la valeur de ce dernier ne sera pas dégradée."

"On se fait à l'idée qu'on ne retournera pas en cours"

Pourtant, Ikram Said Mansour, une étudiante de 24 ans en double cursus licence 3 d'études internationales et M1 de management international trilingue à l'Université Sorbonne Nouvelle-Paris 3, ne retournera pas en classe. "On nous l'a dit: pour les étudiants de master, le retour en présentiel ne sera pas possible", témoigne pour BFMTV.com cette jeune femme qui nous avait parlé de ses difficultés, notamment financières. Elle s'y attendait.

"Quand j'ai entendu les annonces d'Emmanuel Macron, j'ai tout de suite su que je ne serai pas concernée. On se fait à l'idée qu'on ne retournera pas en cours de l'année. On n'a pas le choix."

Frédérique Vidal a par ailleurs nuancé ses propos sur le retour de tous les étudiants en cas de troisième confinement. "Si nous sommes sur un modèle de confinement comme au printemps dernier, avec les écoles fermées, avec personne qui ne se déplace, évidemment dans ce cas là ça concernera aussi les universités."

Car Jean-François Delfraissy, le président du conseil scientifique, a expliqué dimanche soir sur BFMTV qu'il faudrait "probablement aller vers un confinement". Près de 27.000 personnes sont actuellement hospitalisées, dont un peu plus de 3000 en réanimation. Emmanuel Macron a ainsi prévenu qu'il n'y aurait pas de retour à la normale dans les établissements du supérieur au deuxième semestre.

"Certains ont rendu des copies blanches"

C'est bien là l'inquiétude de Shakira*, une étudiante en première année de lettres et sciences du langage à l'université d'Amiens qui nous avait déjà fait part de son mal-être. Elle n'a qu'une crainte: qu'un troisième confinement entrave son retour en classe. Car la jeune femme doit reprendre en présentiel à partir du 8 février, date de début du second semestre dans son établissement.

"On nous avait envoyé un mail avant les vacances pour nous informer d'une reprise en présentiel, indique-t-elle à BFMTV.com. Mais entre-temps, il y a eu les annonces d'Emmanuel Macron, alors j'imagine que cela ne concernera que les TD mais je n'en sais pas plus. Et puis, si ça se trouve, ça va encore évoluer."

Elle n'espère qu'une chose: que la reprise même partielle des cours en présentiel soit tout de même maintenue, confinement ou non. "Les cours en ligne, ce n'est vraiment plus possible, s'inquiète Shakira. Parfois, c'est indigeste. C'est le fondement même de la pédagogie qui est remis en question, l'enseignement universitaire finit par perdre de sa valeur."

Si l'étudiante assure avoir fait de son mieux pour suivre les cours à distance et répondre aux évaluations en ligne, elle reste inquiète. "J'ai fait comme j'ai pu pour tenir mais je sais que certains de mes camarades de promotion ont décroché et ont rendu des copies blanches."

Le risque de décrochage

Fin décembre, un collectif d'universitaires, de professeurs et d'étudiants a alerté dans une tribune publiée par Le Monde sur le risque de décrochage massif. Selon eux, de nombreux abandons d'études sont à craindre. "Au cours du semestre, nous avons vu le nombre d'étudiants connectés chuter dramatiquement au fil des semaines (...) Parfois, plus de la moitié des étudiants n'ont pas pu suivre" et les taux de présence aux partiels en ligne seraient également inquiétants, "bien plus bas que les années précédentes". En moyenne, la réussite de la licence en trois ans est de 26%, selon les données du ministère. Et en première année, le taux d'échec est de 60%.

Pour Mélanie Luce, la présidente de l'Unef, le risque qu'un troisième confinement ne dégrade un peu plus la situation est réel. "Le retour en présentiel proposé n'est pas suffisant", déplore-t-elle pour BFMTV.com. Lors du premier confinement, huit étudiants sur dix ont déclaré que le confinement avait provoqué un décrochage dans leurs études, selon le syndicat étudiant La Fage.

"Selon nos observations, c'est cette fois un étudiant sur trois qui se déclare en situation de décrochage, regrette encore Mélanie Luce. Si ce troisième confinement devait entraver le retour en présentiel, ce serait incompréhensible. Et injuste alors que les classes préparatoires et les BTS ne subissent pas le même traitement. Confinement ou non, les étudiants doivent retourner en cours. C'est de toute une génération sacrifiée dont on parle. On joue notre avenir et l'avenir du pays."

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Article original publié sur BFMTV.com