Non, une "étude" n'a pas conclu que les voitures électriques "polluent 1.850 fois plus" que les véhicules à carburant

Alors que plusieurs pays, dont les Etats-Unis ou l'Allemagne, poursuivent la transition de leur parc automobile vers l'électrique, des publications partagées sur les réseaux sociaux en mars 2024 prétendent qu'une étude aurait démontré que les véhicules électriques polluent "1.850 fois plus que les véhicules à carburant". Mais c'est une interprétation erronée de recherches analysant les émissions de particules fines émanant des pots d'échappement et de l'usure des pneus de différents types de véhicules, sans comparer les voitures électriques et non électriques. Le groupe à l'origine de ces travaux dénonce à l'AFP une interprétation trompeuse de ses conclusions, celles-ci établissant simplement que l'usure des pneus émet 1.850 fois plus de particules fines que les pots d'échappement, tous types de véhicules confondus. En outre, les publications partagées sur les réseaux sociaux ne prennent pas en compte les émissions de gaz à effet de serre des véhicules à essence et des véhicules électriques, ces derniers étant globalement moins polluants que les premiers, rappellent plusieurs experts.

"Les voitures électriques polluent 1850 fois plus que les véhicules à carburant, selon une étude", affirment des internautes dans des publications partagées sur Facebook et sur X (ex-Twitter) courant mars 2024.

"L'étude Emissions Analytics de 2022, basée au Royaume-Uni, a révélé qu'après avoir parcouru 1.000 miles [un peu plus de 600 km, NDLR] avec une voiture à essence et une voiture électrique, le nombre de particules émises par le véhicule électrique était bien plus élevé que celui de la voiture à essence", détaille notamment l'une de ces publications, illustrée d'une capture d'écran d'un article du blog conservateur catholique canadien "LifeSite" à ce propos.

<span>Capture d'écran réalisée sur Facebook le 29 mars 2024. </span>
Capture d'écran réalisée sur Facebook le 29 mars 2024.

"Alors que beaucoup pensent aux émissions des gaz d'échappement, l'usure des pneus joue un rôle important dans l'émission de polluants. Le caoutchouc synthétique utilisé pour créer des pneus comprend certains produits chimiques qui sont libérés dans l'air, et les véhicules électriques pesant environ 30% de plus que les véhicules à essence, ils libèrent ainsi beaucoup plus de particules", conclut le texte.

Cette affirmation a également été partagée en anglais dès le 14 mars 2024, dans une vidéo Instagram de Christina Rossi, contributrice du blog "LifeSite News", en se référant à un article publié le 8 mars - et supprimé depuis - sur cette plateforme dont les contenus ont déjà fait l'objet de plusieurs articles de vérification de l'AFP.

On retrouve aussi une telle affirmation dans des publications en tchèque et en roumain. Mais il s'agit d'une interprétation erronée d'une étude existante, comme a pu le vérifier l'AFP. 

"Complètement faux" de prêter ces conclusions à l'étude

Les recherches (lien archivé) auxquelles font référence ces messages ont été publiées par Emissions Analytics (lien archivé), un groupe britannique spécialisé dans "la mesure scientifique des émissions réelles" produites par différents types de véhicules.

Ces analyses comparent les émissions de particules fines émanant des pots d'échappement à celles émanant de l'usure des pneus de différents types de véhicules dans des circonstances de conduite "normale" et conclut que les émissions liées à l'usure des pneus "sont près de 1.850 fois supérieures aux premières".

Toujours selon ces travaux, si les émissions des pots d'échappement ont tendance à diminuer grâce à l'utilisation de filtres plus performants, "les émissions liées à l'usure des pneus augmentent étant donné que les véhicules gagnent en poids et en puissance".

Joint par l'AFP le 21 mars 2024, Nick Molden (lien archivé), fondateur et PDG d'Emission Analytics, a déploré que les publications partagées sur les réseaux sociaux fassent une interprétation erronée de ces analyses en sous-entendant que celle-ci comparent les voitures électriques aux voitures non-électriques "alors que le contraste principal [observé] se fait entre les émissions liées aux pots d'échappement et celles dues à l'usure des pneus - quel que soit le type de véhicule en question". 

"Il est complètement faux de déduire [que l'étude démontre une plus grande pollution des véhicules électriques par rapport aux voitures non-électriques], notamment au vu des émissions considérables de CO2 par les pots d'échappement", a également indiqué Nick Molden, en soulignant que les émissions de particules fines liées aux pneus sont "un problème à atténuer, mais aucunement une raison de ne pas électrifier" les véhicules, et qu'Emission Analytics n'a nullement conclu que les voitures électriques polluaient plus que les voitures à essence.

"Notre étude compare la masse de particules fines produites par les pneus au fur et à mesure de leur usure avec celle émise par les pots d'échappement, ce qui donne cet ordre de grandeur de 1.850, qui est exact et que nous maintenons", a également indiqué Nick Molden. 

Pour Simona Onori (lien archivé), professeure spécialiste en génie énergétique à l'université de Stanford interrogée par l'AFP le 22 mars 2024, "la pollution liée à l'usure des pneus est un sujet d'inquiétude qui concerne tous les véhicules, qu'ils soient électriques ou à essence".

Plusieurs experts ont en outre indiqué à l'AFP que les véhicules électriques ont un impact environnemental moindre par rapport aux voitures à essence.

Selon un rapport (lien archivé) du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec), quand elles sont alimentées par de l'électricité bas carbone, les voitures électriques "constituent un levier permettant de réduire considérablement les émissions de gaz à effet de serre des sources les plus importantes du secteur des transports, y compris les voitures".

Les émissions de gaz à effet de serre des voitures électriques "plus propres"

Simona Onori pointe que les véhicules électriques ont tendance à peser plus lourd que les autres voitures, en raison du poids de leur batterie, ce qui accentue l'usure des pneus et entraîne plus d'émissions.

Toutefois, cette différence reste relativement faible, comparée aux autres sources de pollution dans le secteur des transports, telles que les émissions de gaz à effet de serre des pots d'échappement.

"En matière de changement climatique, les émissions [liées à l'usure des pneus] sont hors sujet", a estimé le 25 mars 2024 auprès de l'AFP Dennis Wamsted (lien archivé), analyste en énergie au sein de l'Institute for Energy Economics and Financial analysis (IEEFA), précisant que "les voitures électriques sont bien plus propres que les voitures à essence ou diesel en ce qui concerne les émissions de gaz à effet de serre".

Dans une analyse (lien archivé) publiée en juillet 2021, le Conseil international pour le transport propre, une ONG américaine spécialisée dans le transport et l'écomobilité, notait que les véhicules électriques produisent jusqu'à 68 % d'émissions de gaz à effet de serre de moins sur l'ensemble de leur cycle de vie - de leur production à leur disparition - que les voitures à essence, et ce malgré le fait que le réseau électrique dépende encore des énergies fossiles (lien archivé).

Le marché des voitures électriques

Dans ce contexte, l'administration du président américain Joe Biden a annoncé, le 20 mars 2024 (lien archivé), de nouvelles normes sur les émissions polluantes des automobiles, les plus strictes jamais adoptées, avec pour but d'accélérer le passage aux voitures électriques.

D'après les calculs de l'Agence de protection de l'environnement (EPA) américaine, d'ici les années 2030, les véhicules électriques pourraient représenter jusqu'à 56% des véhicules légers vendus.

C'est moins que les 67 % envisagés l'année dernière, l'EPA ajoutant désormais les hybrides rechargeables aux possibilités offertes pour atteindre les objectifs d'émissions : celles-ci pourraient atteindre 13 % des ventes, selon les projections de l'agence.

Au sein de l'Union européenne, la croissance des ventes de voitures électriques a ralenti au mois de février 2024, selon des chiffres (lien archivé) publiés le 21 mars 2024 par l'Association des constructeurs (ACEA).

Les immatriculations de voitures électriques ont progressé en volume en février 2024 (106.187 unités, +9 % sur un an) comme l'ensemble du marché (883.608 unités, +10,1 %), par rapport à un mois de février 2023 encore freiné par les pénuries de pièces électroniques. Mais après deux ans de forte progression, les électriques ont vu leur part de marché stagner à 12 % en février, contre 14,6 % sur toute l'année 2023.

C'est notamment l'effet d'un fort recul des ventes en Allemagne (-15,4 %), principal marché européen, où les aides à l'achat ont été supprimées brutalement fin 2023.