Les étranges voisins d'Alcanar, où un laboratoire d'explosifs a sauté

Marie GIFFARD
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Des enquêteurs fouillent les décombres de la maison où des suspects ont planifié un projet d'attentat, le 20 août 2017 à Alcanar (Espagne)

Alcanar (Espagne) (AFP) - "Mon père m'avait dit "c'est des terroristes, prends les plaques d'immatriculation", j'aurais dû l'écouter", regrette Martine Groby, qui a vu toutes les fenêtres de sa villa voler en éclats, quand la planque de la cellule jihadiste responsable des attentats en Catalogne a explosé.

A Alcanar, à 200 kilomètres au sud-ouest de la capitale catalane, un groupe avait planifié des mois durant un projet d'attentats qui a tourné court dans la nuit de mercredi à jeudi, lorsque leur maison, dissimulée derrière les oliviers, a sauté accidentellement, selon le chef de la police catalane, Josep Lluis Trapero.

Les policiers ont dégagé des décombres plus de 120 bonbonnes de gaz, un arsenal destiné à préparer une ou des attaques de très grande ampleur à Barcelone. La police a indiqué avoir retrouvé des traces de TATP, un "type d'explosif utilisé par Daech", l'organisation Etat islamique qui a revendiqué les deux attentats qui ont fait 14 morts et plus de cent blessés.

"Ca empestait la poudre ! Une odeur pas possible, je l'ai dit à la police le soir-même de l'explosion, mais ils n'ont rien voulu entendre", affirme Jenny Rodriguez, 37 ans, qui a une maison au bord du rivage, juste de l'autre côté de la route.

Mercé Cid, une voisine, a vu atterrir chez elle ce soir là "des pages d'un dictionnaire arabe-espagnol et une bouteille en métal d'un litre de produit chimique". Elle les a depuis confiés à la police, explique-t-elle en montrant les photos sur son portable.

Dans le petit lotissement Montecarlo d'Alcanar bouclé par la police, les ruelles sont désertes. Les aboiements des chiens, le ronronnement des climatisations sont parfois interrompus par le fracas d'un tracteur qui remue les décombres ou les explosions régulières de bonbonnes de gaz.

- "Les squatteurs" -

Martine Groby vient plusieurs fois par an dans sa villa rose, juste à côté de la maison détruite. Quatre hommes "qui parlaient tous français" et étaient là depuis avril dernier, lui avaient assuré qu'ils étaient locataires. "Je les appelais "les squatteurs"", sourit-elle.

"Ils étaient discrets, trop discrets, les volets fermés, pas de musique, pas d'enfants, pas de femmes...". "Des fois ils ne restaient que deux jours et ils partaient. Ils me disaient bonjour mais toujours sans me regarder", raconte la sexagénaire aux traits tirés.

Des occupants, elle ne sait "rien". Elle n'a qu'entrevu leurs visages, bien qu'elle dise pouvoir identifier deux suspects sur des photos diffusées dans la presse. Mais un ami, blessé dans l'explosion, pansement et hématomes sur le visage, lui conseille de s'interrompre.

Eliane Fernandez qui était là mercredi soir, ne peut pas encore parler: dans sa tête résonne "encore le boum".

Ils étaient du "style arabe", reprend Martine. L'un d'eux portait la moustache. Celui "qui portait la barbe", seuls le mari de Martine et sa fille l'ont vu.

"Ils étaient souvent sur la terrasse. Du haut ils devaient surveiller la route... Maintenant je remets les éléments à leur place", lâche-t-elle dans un souffle, les yeux dans le vide.

Selon elle, ils faisaient des allers-retours à deux pendant que les deux autres restaient, soit à pied avec des sacs à dos, soit dans une Kangoo blanche, ou sur deux motos "puissantes" et "s'arrangeaient toujours pour que je ne voie pas ce qu'ils déchargeaient".

"Une fois, j'ai réussi à voir, c'était un congélateur", se souvient-elle.

"Mon père --un ancien policier-- m'avait dit que c'étaient des terroristes, conseillé de prendre des photos et de noter les plaques d'immatriculation. Pour lui, c'était bizarre ces allers-retours toute la journée. Je n'ai pas voulu le croire...", dit-elle, les yeux embués.

"Fin juillet, ils sont venus avec un camion blanc marqué location, j'ai pensé qu'ils allaient emménager ici, mais ce n'était pas des meubles malheureusement..."

Mercredi, un peu après 23H00, alors que Martine et ses proches terminaient de dîner, elle a été projetée par terre. "Tout d'un coup c'est devenu tout noir, j'avais l'impression que j'allais brûler vive... Je croyais que c'était un cauchemar. Je ne savais pas que c'était des terroristes, je croyais que c'était notre bouteille de gaz qui avait explosé".

C'est également ce que la police a d'abord cru, avant qu'une camionnette ne s'élance sur les Ramblas jeudi fauchant les passants et qu'une autre voiture ne l'imite quelques heures plus tard à Cambrils. Les enquêteurs sont convaincus que la destruction de ce laboratoire a poussé les conjurés à utiliser des armes plus rudimentaires.

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