Éthiopie : la vidéo de l’opération d’une femme prouve le recours au viol comme arme de guerre au Tigré

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Début mars, la vidéo d'une opération médicale réalisée à l’hôpital d’Adigrat, dans le nord du Tigré, a massivement circulé sur WhatsApp. On y voit un médecin opérer une femme après que celle-ci a été violée à répétition, durant plusieurs jours, par des soldats érythréens. Plusieurs sources nous ont permis de reconstituer l’histoire de cette femme, désormais en sécurité. Elle est révélatrice de la pratique massive et systématique du viol des civiles tigréennes dans le conflit en cours depuis fin 2020.

ATTENTION : les récits et les détails mentionnés dans cet article peuvent choquer

La vidéo a été tournée le 17 février à l’hôpital d’Adigrat, la deuxième ville de la région. D’une durée de 2 minutes 33, elle est insoutenable. On y voit la partie inférieure du corps d’une femme, les jambes écartées, allongée sur une table d’opération, et les mains d’un médecin pratiquant l’opération. À l’aide d’une pince, il retire successivement de sa cavité vaginale deux longs clous, un sac plastique, des mouchoirs et une pierre.

Une femme commente l’opération en anglais, exprimant son intention que cette vidéo témoigne de la situation au Tigré. Cependant, au tout début de la vidéo, on entend des hommes parler en tigrigna, langue du Tigré, ce qui permet d’identifier la région où a été tournée la vidéo.

Violée à répétition pendant onze jours

Selon plusieurs sources que nous avons contactées et qui ont échangé avec la victime, celle-ci est âgée de 28 ans et a deux enfants. Elle est enlevée le 6 février. Ce jour-là, elle prend un bus pour se rendre dans la capitale tigréenne, Mekele, afin d’y retirer de l’argent auprès de proches. Sur la route, des soldats de l’armée érythréenne arrêtent le véhicule et isolent les femmes. Ils emmènent la victime dans un campement des environs. Elle vit alors un calvaire durant 11 jours, au cours desquels elle est violée à répétition par 23 soldats, selon elle.

Le 16 février, elle est finalement conduite hors du camp par des prisonniers tigréens, sous escorte de soldats érythréens, qui leur ordonnent de l’abandonner sur le bord de la route, où elle reste toute une nuit, en partie inconsciente. Elle dit ne pas savoir quand les objets ont été insérés en elle. Elle est récupérée au matin par des civils, qui l’amènent à l’hôpital d’Adigrat, le 17 février, où elle est opérée immédiatement. Les soldats avaient pris une photo de sa carte d’identité, menaçant d’aller la trouver chez elle pour la tuer si elle rapportait ce qui lui était arrivé.

"Il n’y a pas de séquelles physiques trop importantes"

Un membre du personnel médical de l’hôpital d’Adigrat, qui a assisté à l’opération de cette femme, raconte :

Lorsqu’elle est arrivée à l’hôpital, elle était très faible. Le gynécologue qui a pratiqué l’opération a retiré successivement de sa cavité vaginale deux clous, plusieurs morceaux de mouchoir, un sac plastique en boule et une pierre. La cavité vaginale saignait, mais fort heureusement, il s’est avéré qu’elle n’avait que des microperforations. Il n’y aura pas de dommages permanents sur la cavité. Ses organes reproductifs restent fonctionnels. Il n’y a donc pas de séquelles physiques trop importantes. Pour ce qui est du traumatisme psychologique, c’est autre chose.

Tout le personnel de l’hôpital a été atrocement choqué par ce cas. Je n’ai été témoin d’aucune pratique similaire après un viol lors de ce conflit. Et je n’ai jamais vu ou entendu parler de pratique similaire ailleurs. Le viol, ça peut arriver, mais ce genre de choses… Comment peut-on atteindre un tel niveau d’inhumanité ?

Filmée sans le consentement de la victime, la vidéo a commencé à circuler à une date que nous n’avons pas pu déterminer. Des soldats érythréens sont alors venus à l’hôpital d’Adigrat avec la volonté de tuer la victime. Placée en lieu sûr avec ses enfants, elle a pu leur échapper.

254 femmes violées, dont 175 enceintes

Le membre du personnel médical d’Adigrat reprend :

Depuis la fin décembre, nous avons reçu ici à l’hôpital d’Adigrat 254 femmes victimes de viols, dont 175 étaient enceintes. Nous avons pu mettre fin à leur grossesse, pour chacune d’entre elles. Parmi ces femmes violées, une femme, déjà enceinte, a été rendue incontinente par les viols qu’elle a subis. Nous avons recensé des viols sur une petite fille de 4 ans, et sur des femmes jusqu’à 89 ans.

Si nous avons autant de femmes enceintes, c’est parce que leur grossesse les pousse à venir à l’hôpital. Beaucoup de femmes violées n’osent pas venir, elles cachent leur viol pour des raisons culturelles, par honte. Certaines ne peuvent pas venir se faire soigner parce qu’elles vivent dans des zones éloignées et n’ont pas de moyen de transport pour rejoindre Adigrat.

De très nombreux témoignages de femmes au Tigré disant avoir été violées par des soldats érythréens, éthiopiens ou par des miliciens sont rapportés dans les médias, notamment depuis le mois de mars. La vidéo des sévices infligés à cette femme en donne une illustration visuelle unique et sordide.

Le 23 mars, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed, prix Nobel de la paix en 2019, a finalement admis que l’armée érythréenne participait au conflit aux côtés de l’Éthiopie, et que des viols avaient été commis, sans qu'il ne précise par quel belligérant. Il s’était auparavant engagé à ce que les auteurs des viols soient poursuivis, sans plus de précisions. Il avait également affirmé que les troupes érythréennes quitteraient le pays. Ce n’était pas le cas à la mi-avril, l’armée érythréenne étant encore récemment accusée – outre les viols – de massacres et de pillages.

Depuis le 4 novembre, le conflit entre le Front de libération du peuple tigréen (TPLF) et le gouvernement éthiopien a fait des milliers de morts. L’Érythrée, historiquement très hostile au TPLF, a envoyé des troupes combattre aux côtés des troupes éthiopiennes. Selon l’ONU, 4,5 millions de Tigréens, sur une population de 6 millions, ont besoin d’aide humanitaire.