Éthiopie: révélations sur les crimes commis par les forces armées au Tigré

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En Éthiopie, les autorités fédérales commencent à reconnaître que des crimes ont été commis par l'armée dans le Tigré. Ainsi, après des mois de dénégations, le voile se lève peu à peu sur ce qui s'est déroulé à huis-clos dans la province en rébellion, à partir du 4 novembre. Et les faits révélés sont glaçants.

C'est une « sale guerre » qui a été menée dans le Tigré. Les révélations qui se succèdent dans la presse ou par la voix des ONG commencent à le révéler, démentant les propos du Premier ministre Abiy Ahmed qui, le 30 novembre, avait assuré que « pas un civil » n'avait été tué dans ce qu'il qualifiait d'opération « de rétablissement de l'état de droit ».

Jeudi dernier, l'organisation Human Rights Watch a publié une enquête détaillée sur le bilan des tirs d'artillerie contre les zones urbaines de Humera, Shire et la capitale Mekelle, dès les premiers jours du conflit : 83 morts recensés, avec leurs noms et les circonstances de leur mort et 300 blessés. Human Rights Watch évoque des hôpitaux détruits, des écoles bombardées, des marchés pris sous les obus y compris depuis l'autre côté de la frontière érythréenne toute proche.

Le même jour, la Commission éthiopienne des droits de l'homme, puis la ministre des Femmes, Filsan Abdullahi, admettaient que le viol de femmes — des très jeunes filles souvent — avait été utilisé massivement par les soldats combattant pour Addis-Abéba, qu'ils soient fédéraux, miliciens ou issus des rangs de l'armée érythréenne, et cela « sans aucun doute ». Des survivantes commencent d'ailleurs à sortir du silence, comme lundi matin matin via l'agence Associated Press ou la BBC: elles racontent l'horreur, le cynisme, les chantages au meurtre, l'humiliation et les mutilations. Et le traumatisme laissé par ces crimes.

Certains civils tigréens sortent aussi de l'ombre, comme ce professeur de l'université d'Adigrat et randonneur amateur, qui a publié sur internet son récit d'un massacre de grande ampleur qui aurait été commis par les fédéraux et les Erythréens dans la ville historique d'Aksoum, fin novembres. Il parle de plus de 700 cadavres enterrés, puis de la terreur qu'ont fait régner les soldats dans les semaines suivantes.

De même, la présence de soldats érythréens dans le Tigré ne fait plus de doutes, en dépit des démentis d'Addis-Abeba. Un officiel éthiopien l'a reconnu publiquement, dimanche : dans une interview au service en tigrinya de VOA, Etenesh Nigussie, directrice de la communication de l'administration intérimaire du Tigré nommée par les autorités fédérales, a expliqué que « le plus grand défi » était désormais de faire parvenir l'aide humanitaire à la population, étant donné le pillage des camions par les troupes d'Asmara.

Ces dernières semaines, le directeur du Haut-Commissariat de l'ONU aux réfugiés Filippo Grandi, après d'autres agences des Nations unies, avait déjà fait part de ses « graves inquiétudes » sur la manière avec laquelle la guerre dans le Tigré a été menée par l'armée fédérale et ses alliés, miliciens amharas ou Erythréens, notamment dans les quatre camps de réfugiés de la province.

Sur la foi de photographies par satellite, il est désormais établi que Hitsats et Shimelba ont été détruits, avant d'être fermés. Et que leurs habitants — du moins ceux qui n'ont pas été enlevés par l'armée érythréenne — ont été envoyés dans les deux camps restants: Adi Harush et Maï Ayni où l'aide humanitaire parvient enfin, après deux semaines de black-out. Alors même que les autorités fédérales affirment que Hitsats et Shimelba, ouverts respectivement en 2013 et 2004, ont été fermés parce qu'ils n'étaient tout simplement pas aux normes pour accueillir des réfugiés.

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