Éthiopie : Facebook se prend encore les pieds dans les violences ethniques

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France Haugen, la lanceuse d’alerte de Facebook, a souligné lors de son audition devant le Sénat américain, mardi, le rôle réseau social dans la propagation de la violence ethnique en Éthiopie. Un pays où l’influence de Facebook est bien moins documentée qu’en Birmanie, où il a été accusé d'avoir servi de plateforme pour faciliter la repression contre les Rohingyas. Bis repetita ?

C'est une courte phrase, presque passée inaperçue, du témoignage devant le Sénat américain de Frances Haugen, mardi 5 octobre. La lanceuse d'alerte et ancienne cadre de Facebook mentionnait le tristement célèbre rôle du réseau social dans la propagation de la haine ethnique en Birmanie, avant d'ajouter "comme c'est le cas aujourd'hui en Éthiopie".

Facebook a, en effet, été accusé à de multiples reprises depuis 2015 par des ONG et le Conseil des droits de l'Homme des Nations unies d'avoir joué un "rôle majeur" dans la diffusion de la propagande ayant facilité les massacres et les persécutions de la minorité musulmane des Rohingya.

Des messages aux conséquences tragiques

Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook en personne, s'était excusé pour les erreurs commises par le réseau social américain en Birmanie. Le groupe avait promis de faire plus et mieux. En une phrase, Frances Haugen a suggéré devant les sénateurs américain, mardi, qu'il n'en était rien. L'exemple éthiopien prouve, à ses yeux, que la plateforme ne réussit toujours pas à éviter d'être utilisée pour propager des messages haineux qui servent à justifier des violences à grandes échelles dans le monde réel.

L'influence pernicieuse du géant des réseaux sociaux sur les violences ethniques perpétrées avant et depuis le début du violent conflit au Tigré il y a dix mois n'a, pour l'instant encore, été que très peu documentée. Peut-être parce que la situation en Éthiopie est plus complexe qu'en Birmanie, peut-être parce que les combats font encore rage… Quoi qu'il en soit, toutes les personnes interrogées par France 24 s'accordent à dire que "Facebook n'a pas appris de ses erreurs", s'accordent à dire que "Facebook n'a pas appris de ses erreurs", à l'instar de Simo-Pekka Parviainen, ancien diplomate finlandais spécialisé dans les questions africaines et auteur d'une tribune dénonçant le rôle du géant des réseaux sociaux en Éthiopie.

Il suffit de consulter le dernier rapport du Center for advancement of rights and democracy (Card), une ONG éthiopienne, pour se rendre compte de la violence des échanges sur Facebook. Des captures d'écran envoyées à France 24 par un activiste amhara, partisan du Premier ministre Abiy Ahmed, montrent un membre influent d'une autre ethnie appelant ses partisans sur Facebook à utiliser tous les moyens possibles contre le "régime fasciste et génocidaire" en place à Addis-Abeba. Il n'est pas difficile non plus de trouver des militants du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF) qui se plaignent de messages haineux sur Facebook à l'égard de la minorité tigréenne.

Des incitations à la haine ethniques en ligne ont déjà, comme en Birmanie, eu des conséquences tragiques en Éthiopie. L'assassinat du chanteur éthiopien Hachalu Hundessa, le 29 juin 2020, est liée à une campagne de désinformation menée sur Facebook visant à le dépeindre comme un traître à la cause des Oromo, une autre éthnie éthiopienne à laquelle appartenait le musicien.

Après son meurtre, des violences ont éclaté dans la capitale éthiopienne et dans la région d'Oromia – nourries par d'autres messages haineux qui visaient d'autres ethnies –, entraînant près d'une centaine de morts. Des massacres qui ont poussé le gouvernement à couper l'accès à Internet pendant plus de deux semaines.

Malgré l'importance de l'accès au Web dans ce pays très connecté par rapport au reste de l'Afrique (un foyer sur quatre contre un taux de pénétration de 15 % en moyenne pour le continent), près de 80 % des Éthiopiens s'étaient déclarés favorables à la coupure d'Internet, d'après un sondage mené par Ethiotube, un populaire média éthiopien. "Ce type de sondage n'est peut-être pas le plus représentatif ou le plus scientifique, mais cela prouve bien que les gens ont peur des conséquences de ce qui peut être posté en ligne", souligne Teddy Workneh, professeur de communication d'origine éthiopienne à la Kent State University (États-Unis), contacté par France 24.

"Mon travail consiste souvent à étudier spécifiquement les pires messages d'incitation à la haine sur Internet, j'ai quand même décidé d'effacer mon compte Facebook et mis mes travaux sur le sujet entre parenthèses", raconte le chercheur, l'un des premiers à s'intéresser à la propagation de la haine en ligne en Éthiopie. "J'avais besoin de prendre du recul parce qu'être confronté à un tel niveau de toxicité dans les discussions en ligne à propos de mon pays était trop dur pour moi. Il m'était impossible de ne pas me dire que si j'avais été avec ma famille à un autre endroit au mauvais moment avec le mauvais nom [connoté ethniquement, NDLR], j'aurais été pris pour cible à cause de ces messages", poursuit-il.

Rôle bénéfique jusqu'en 2018

Facebook n'a pourtant pas toujours été cet enfer haineux pour les utilisateurs éthiopiens. Le réseau social a même "joué un rôle particulièrement constructif entre 2010 et 2018, permettant aux utilisateurs éthiopiens de mener des conversations constructives à propos de questions comme celles les droits de l'Homme, de la démocratie et de l'activisme politique", rappelle Teddy Workneh.

"Nous avons mené une large étude sur les contenus haineux en ligne en 2015 en Éthiopie, et notre conclusion était qu'ils étaient très minoritaires. L'une des raisons était probablement que les internautes restaient sur leur garde, en ligne, car le gouvernement était très répressif", souligne Iginio Gagliardone, spécialiste de la communication politique en ligne à la Wits University de Johannesburg, contacté par France 24.

Tout a changé à partir de 2018. Paradoxalement, la montée en puissance des contenus haineux sur les réseaux sociaux est, en partie, une conséquence indirecte des premières mesures prises par Abiy Ahmed en 2018 pour favoriser la liberté d'expression, suggère le chercheur de l'université sud-africaine. La libération de la parole a engendré un flot de désinformation et d'incitation à la violence au fur et à mesure que les foyers de tensions se sont multipliés dans ce pays qui compte 90 ethnies.

C'est pourquoi Iginio Gagliardone ne blâme pas Facebook pour toute la violence ethnique en Éthiopie. "C'est un conflit armé aux causes profondes, et s'il n'y avait pas eu Facebook, il y aurait eu un autre médium pour propager la haine", assure-t-il.

En revanche, "je blâme la plateforme pour ne pas avoir réagi plus vigoureusement et pour avoir laissé ces propos librement circuler", assure-t-il. Pour lui, c'est la preuve de "l'hypocrisie de Facebook qui, d'un côté, installe un gigantesque câble sous-marin pour mieux relier l'Afrique au nom de l'importance du continent pour le groupe, mais en parallèle ne déploie pas les moyens suffisants pour éviter ce genre de dérive."

Manque de moyens humains

Difficile de prétendre que Facebook n'est pas au courant de l'ampleur du problème. "C'est très frustrant pour nous, on alerte la plateforme sur les multiplications des messages haineux depuis 2018", souligne Berhan Taye, une chercheuse indépendante éthiopienne qui a travaillé pour l'ONG Access Now, contactée par France 24.

Facebook assure, lui, faire de son mieux. Le groupe américain a annoncé, en avril 2021, avoir démantelé un réseau d'influence basé en Égypte qui tentaient de semer la discorde en Éthiopie. Des moyens spécifiques ont aussi été déployés pour s'assurer que les élections législatives éthiopiennes de juin 2021 se déroulaient sans accrocs.

Il faut dire que le contexte est difficile pour le géant américain. Ce n'est pas comme "en Birmanie où il est assez facile de savoir qui étaient les méchants et qui étaient les gentils, alors que la situation ici est beaucoup plus nuancée et complexe, ce qui peut faire que Facebook hésite à intervenir", souligne Iginio Gagliardone.

N'empêche, Facebook manque à ses devoirs les plus élémentaires en termes de modération du contenu, affirme Berhan Taye. "Lorsque nous, les activistes, fournissons des listes de messages problématiques directement à des membres de Facebook, ils les effacent, mais les utilisateurs lambda qui signalent des contenus haineux n'ont pas cette chance", assure-t-elle.

Mais la plateforme est surtout accusée de ne pas avoir suffisamment de moyens humains sur place pour faire face au flot de haine en ligne. C'était déjà l'une des principales demandes formulées par Berhan Taye dans la lettre ouverte qu'elle avait adressée à Facebook au nom d'Access Now en juillet 2020. Mais elle ne sait toujours pas aujourd'hui combien de modérateurs de contenus pour l'Éthiopie sont actifs. "Tout ce que j'ai pu apprendre, c'est que c'est un nombre à deux chiffres… Ce qui peut être n'importe quoi entre 11 et 99", explique-t-elle.

Ce qui semble loin d'être suffisant, par rapport aux efforts consentis par Facebook dans d'autres pays, comme l'Allemagne, par exemple, où le réseau social emploie 1 200 modérateurs de contenus.

Facebook banni ?

Contacté par France 24, Facebook a confirmé ne pas vouloir donner le chiffre exact de modérateurs pour l'Éthiopie tout en soulignant avoir "fortement investi humainement, et technologiquement pour faire face aux défis uniques [du pays]". Le groupe affirme aussi que son équipe est capable de modérer les contenus dans "toutes les principales langues" parlées en Éthiopie.

En revanche, ils ne sont pas basés dans le pays. Sachant que l'absence d'une équipe sur place avait déjà été l'un des principaux reproches adressés à Facebook en Birmanie.

Pour Berhan Taye, le cas Éthiopien est emblématique "du traitement réservé aux pays avec des petites langues qui ne sont pas importantes pour les revenus du groupe".

Mais ce manque de considération pourrait se retourner contre eux. "Facebook n'est pas le seul à pouvoir faire quelque chose, il y a aussi le régulateur éthiopien", rappelle Teddy Workneh, de l'université du Kent. Mais, poursuit-il, comme cette instance "n'a ni les moyens techniques, ni les connaissances suffisantes des subtilités de Facebook, il se pourrait très bien que, in fine, il décide tout simplement de bannir complètement la plateforme. Ce qui, malgré les dérives, serait une perte pour tout le monde".

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