États-Unis : qui est Enrique Tarrio, le leader des Proud Boys ?

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Deux jours avant une manifestation contre la certification de l'élection de Joe Biden comme prochain président américain, Enrique Tarrio, le leader de la milice d'extrême droite Proud Boys, a été arrêté lundi à Washington. Cet Américain d'origine cubaine dirige le groupuscule de suprémacistes blancs depuis plus de deux ans. Portrait.

Dans les cortèges, Enrique Tarrio arbore toujours la même tenue. Casquette de base-ball sur la tête, lunettes de soleil tendance sur le nez, polo jaune et noir et gilet pare-balles sur le dos, il mène ses troupes, celles des Proud Boys (les "fiers garçons"), une milice américaine d’extrême droite dont il est le leader.

Depuis les résultats de la présidentielle américaine et l’élection de Joe Biden, lui et ses hommes battent le pavé pour dénoncer, selon eux, un vote frauduleux. Le groupuscule prévoit de se réunir mercredi 6 janvier à Washington pour protester contre la certification de la victoire du candidat démocrate par le Congrès.

Mais cette fois-ci, Enrique Tarrio ne sera pas présent. Le milicien, âgé de 36 ans, a été arrêté lundi dans la capitale américaine pour sa participation à la destruction d'une bannière "Black Lives Matter" appartenant à une église de Washington, lors d'une manifestation, le 12 décembre, qui avait dégénéré. Des faits qu'il avait reconnus dans un entretien au Washington Post car, selon lui, le mouvement Black Lives Matter, qui lutte contre les injustices sociales, "terrorise les citoyens de ce pays". Enrique Tarrio a même expliqué son geste par "amour pour son pays qui a fait tant pour sa famille".

Il est également accusé d'avoir été en possession, lors de son arrestation, de deux chargeurs d'arme à feu haute capacité illégaux.

De précédents séjours en prison

Cet Américain d’origine cubaine, élevé à Little Havana, près de Miami, en Floride, a déjà un casier judiciaire assez chargé. À l’âge de 20 ans, il connaît ses premiers ennuis après avoir été reconnu coupable du vol d’une moto. Il écope d’une peine de trois ans de probation et de travaux d’intérêts généraux. À 29 ans, il récidive et est condamné à 16 mois de prison après avoir revendu du matériel médical volé.

Comme le raconte le Miami New Times, cette période derrière les barreaux lui aurait alors permis "d’affronter ses erreurs". Il crée ensuite deux sociétés, l’une d’installation de systèmes de sécurité et une autre fournissant des systèmes de GPS aux entreprises.

En 2017, il commence à fréquenter des membres des Proud Boys, une milice fondée en 2016 par Gavin McInnes, le créateur du magazine Vice, et dont le slogan est "Nous glorifions les entrepreneurs, nous vénérons la femme au foyer, nous chérissons la liberté d’expression, nous aimons nos armes". Le jeune homme, qui a grandi dans un milieu conservateur cubain, est rapidement séduit. Dès le mois d’août, il est présent lors du tristement célèbre rassemblement "Unite the Right" de Charlottesville aux côtés de centaines de suprémacistes blancs, de nationalistes ou autres néonazis qui protestent contre le retrait de la statue du général sécessionniste Robert Lee. L’un d’entre eux finit par foncer avec sa voiture sur des contre-manifestants, faisant un mort.

Un groupuscule "d’incitation à la haine"

Interrogé à ce sujet par le Miami New Times, Enrique Tarrio se défend de toute position extrémiste. Il affirme dénoncer "le suprémacisme blanc, l’antisémitisme, le racisme et le fascisme". "Je suis assez brun. Je suis cubain. Il n’y a rien de suprémaciste blanc chez moi", insiste-t-il. Le milicien se voit surtout comme un conservateur. "Je pense que le conservatisme est ce qui va sauver l’Amérique", explique-t-il. Selon lui, les Proud Boys ne sont finalement qu’un "groupe de gars qui traînent ensemble en buvant des bières et en passant du bon temps", comme il l’a résumé auprès du site Heavy. "Nous sommes un groupe politique, mais ce n’est que secondaire."

Mais sur les réseaux sociaux, le groupuscule offre une tout autre image. Sur ses comptes personnels, Enrique Tarrio dénigre entre autres les transgenres et qualifie l’actrice afro-américaine Leslie Jones de "singe". En 2018, son profil Twitter est même suspendu. Pour l’association antiraciste américaine Southern Poverty Law Center, les Prouds Boys ne sont ni plus ni moins qu’un groupuscule "d’incitation à la haine" et tiennent notamment un discours misogyne et antimusulmans.

Au sein même de la milice, l’organisation se veut violente. Tout homme désireux d’intégrer le groupe doit réussir quatre rites initiatiques : prononcer la phrase "Je suis un Occidental chauvin qui refuse de s'excuser pour la création du monde moderne", donner le nom de cinq marques de céréales tout en étant roué de coups, se faire tatouer le logo des Proud Boys, renoncer à la masturbation et participer à des combats contre des groupes d'extrême gauche. Enrique Tarrio réussit cette dernière étape en frappant un "antifa" en juin 2018. Il gravit ensuite tous les échelons jusqu’à devenir en novembre 2018 le leader du mouvement, qui compterait entre 1 000 et 3 000 membres aux États-Unis, d'après le New York Times.

Un soutien à Donald Trump

Depuis, les Proud Boys se sont fait connaître en soutenant ouvertement le président Donald Trump. Le 29 septembre dernier, lors d’un débat télévisé face à Joe Biden, le locataire de la Maison Blanche avait d'ailleurs eu une réponse ambiguë lorsque le journaliste lui avait demandé de condamner le groupe : il avait appelé les Proud Boys à "reculer et à se tenir prêts" ("stand back, stand by"). Roger Stone, ami proche et ancien conseiller de Donald Trump, est également régulièrement apparu aux côtés de membres de la milice.

Au cours de la dernière campagne présidentielle, à la tête du mouvement Latinos for Trump en Floride, Enrique Tarrio n’a eu de cesse d’œuvrer pour faire réélire l’homme d’affaires. Il a affirmé au New York Times avoir "personnellement frappé à 40 000 portes" pour convaincre les électeurs de cet État où le président sortant est d’ailleurs arrivé en tête.

Avant son arrestation, le chef des Proud Boys avait prévenu qu'il continuerait le combat. Il a promis sur les réseaux sociaux que la présence des membres de son groupe serait "sans précédent" à Washington et qu'ils pourraient être vêtus de noir, comme les activistes d'extrême gauche Antifa, pour passer "incognito".

La police dit craindre des violences et s’inquiète de la présence d’armes parmi les manifestants. La Garde nationale a annoncé que plus de 300 soldats seront déployés cette semaine dans la capitale pour épauler les forces de l'ordre locales. Les services secrets américains seront aussi mobilisés. La maire de Washington, Muriel Bowser, l'affirme : "Nous ne laisserons personne inciter à la violence ou intimider nos habitants."